Dieux anthropomorphes et superstition (1)

L’appendice de la première partie de l’Ethique décrit l’origine des croyances en des dieux personnels. Cette origine émerge de deux erreurs : celle du libre arbitre et celle des causes finales, qui peuvent se déduire du cycle des passions de base (voir Les cycles génétiques chez Spinoza (1)).  Mais ces croyances ne sont pas, de prime abord, superstitieuses. Elles ne le deviennent que par après et l’apparition de la superstition est expliquée par Spinoza dans la préface du Traité théologico-politique comme résultat du cycle de l’espoir et de la crainte que nous avons exposé dans notre article Les cycles génétiques chez Spinoza (3).

Dans la deuxième partie de l’Ethique, Spinoza démontre que l’esprit humain n’a une idée adéquate, ni de son corps (propositions 24 et 27), ni des corps extérieurs (propositions 25 et 26), ni de lui-même (proposition 29), ni enfin de la durée de son corps (proposition 30) et de celle des choses extérieures (proposition 31). La connaissance adéquate étant connaissance par les causes, ces propositions montrent donc aussi, qu’au moins au départ, nous sommes ignorants des causes qui  déterminent nos joies et tristesses, donc nos amours et haines, donc enfin nos désirs qui nous déterminent à agir. (Souvenons-nous du cycle des passions de base :

Conatus → Joie ou Tristesse → Amour ou Haine → désir particulier → … voir Les cycles génétiques chez Spinoza (1)).

Par ailleurs, Spinoza a aussi établi, par exemple dans la proposition 28 de la troisième partie de l’Ethique, qu’à travers nos désirs particuliers, nous recherchons toujours ce qui nous est utile, c’est-à-dire ce qui nous procure de la joie ou éloigne notre tristesse. Cela découle aussi du cycle génétique ci-dessus.

Voyons maintenant comment  les choses se déroulent.

Notre ignorance originelle et notre recherche de l’utile se conjuguent dans un besoin de recherche des causes. En face de tout phénomène, une question primordiale jaillit : pourquoi ? Nous avons besoin de comprendre et de comprendre par les causes. Notre esprit étant une idée, c’est-à-dire un mode de l’attribut Pensée, est aussi constitué d’idées et toute idée est connaissance. Seulement ces idées sont toujours influencées par les choses extérieures et, donc toujours, au départ du moins, inadéquates. Elles ne nous fournissent qu’une connaissance du premier genre, unique source d’erreur (Eth II, 41).

Quel est le type de causalité que cette connaissance nous apporte ? Celle que nous-mêmes nous exerçons sur le monde, poussés par les désirs engendrés par nos amours et nos haines. Ayant éprouvé une joie ou une tristesse par la rencontre d’une chose extérieure, nous en venons à aimer ou haïr cette dernière et donc à vouloir la posséder ou la détruire (toujours le même cycle à l’œuvre). Ainsi, sans tenter de remonter aux véritables causes de nos désirs,  nous nous donnons  spontanément à nous-mêmes, deux causes premières à nos désirs : d’abord notre faculté de choix libre (nous nous considérons comme libres de choisir de poursuivre tel ou tel objet) et, ensuite, comme fins de nos actions, la possession ou la destruction de l’objet visé.

Ces causes imaginées sont en fait deux illusions : celle du libre-arbitre et celle des causes finales. En réalité, d’abord, nous ne disposons pas d’une telle liberté de choix, mais nous en avons l’illusion car nous sommes ignorants des causes qui nous déterminent (« Les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit, et qu’ils ne pensent pas, même en rêve, aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir, parce qu’ils les ignorent »). Ensuite, notre amour ou notre haine envers un objet  extérieur, nous conduit naturellement à le doter d’une qualité intrinsèque (il est « bon » ou « mauvais ») indépendante de nous, alors que cela aussi est une illusion car c’est notre recherche de l’utile qui l’a paré de cet attribut (« Ce qui fonde l’effort, le vouloir, l’appétit, le désir, ce n’est pas qu’on ait jugé qu’une chose est bonne ; mais, au contraire, on juge qu’une chose est bonne par cela même qu’on y tend par l’effort, le vouloir, l’appétit, le désir »).

On voit ainsi quel renversement l’illusion des causes finales va opérer chez l’homme : il va, dans son esprit, inverser l’ordre de la réalité et donc répondre de manière aberrante à son questionnement sur le pourquoi des phénomènes. L’effet (La qualité attribuée à une chose ; elle est jugée « bonne » ou « mauvaise ») va se substituer à la cause (cette attribution provient de notre désir) et la cause à l’effet : pour notre esprit, les conséquences deviennent les prémisses et inversement.

La question originale du « pourquoi ? » se trouve ainsi transformée insidieusement en la question « en vue de quoi ? » : « Les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin ».

Confrontés à la nature et poursuivant des buts afin d’y survivre (se nourrir, se vêtir, s’abriter, …), l’homme va y trouver toutes sortes de matériaux naturels qu’il va considérer comme des moyens mis au service de la réalisation des buts qu’il poursuit : ses yeux sont faits pour voir, ses dents pour mâcher, le soleil est là pour l’éclairer, les herbes et les animaux sont là pour l’alimenter, etc. La nature a donc comme fin d’être au service des propres fins de l’homme.

Mais, ici, se pose un problème : qui a mis tous ces moyens à la disposition de l’homme ? Puisque ce n’est pas l’homme lui-même, ce doit être quelqu’un d’analogue à lui, car son activité est intentionnelle comme la sienne, mais, évidemment quelqu’un de beaucoup plus puissant que lui. D’où la croyance en une ou plusieurs puissances semblables aux hommes, douées d’un libre-arbitre comme eux et ayant tout créé et organisé pour eux. Les dieux sont ainsi nés des hommes, alors qu’ils étaient censés  les avoir créés. L’imagination humaine se cache à elle-même l’inversion des causes et des effets.

Les dieux ont donc créé les hommes et ont disposé toute la nature pour eux. Mais (continuelle distorsion insidieuse du « pourquoi ? »),  en vue de quoi ? Nouvelle question dont la réponse, encore une fois aberrante, va aboutir à la superstition …

Jean-Pierre Vandeuren

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