Autopsie d’un suicide

Histoire d’une déchéance est une nouvelle de l’écrivain autrichien Stefan Zweig qui relate la déchéance, de la disgrâce et l’exil à la dépression et enfin au suicide, d’une intrigante de la cour de Louis XV.

Madame de Prie, maîtresse du duc de Bourbon, tombe en disgrâce et se trouve obligée de se retirer en Normandie. De là, elle échafaude de multiples plans pour préparer son retour triomphal à Paris où, pense-t-elle, son pouvoir passé est toujours craint. Cependant, ce retour en gloire vient à tarder… Cette femme, maîtresse dans l’art de la dissimulation et intrigante émérite de la cour du roi, a bien du mal à s’adapter à sa retraite.

Elle constate bientôt que sa disgrâce se mue en exil. Le sourire menaçant du Comte de Belle-Isle, l’attribution de ses anciennes fonctions à Madame de Caulaincourt, les rares nouvelles de Paris arrivant par lettre uniquement et ne faisant jamais référence à sa personne, la torturent. Elle écrit donc de nombreuses lettres à ses protecteurs ou à ses ennemis, espérant ainsi obtenir d’eux le moyen de revenir à Paris : Louis XV, Marie Lecsinski, Voltaire sont sollicités, en vain.

Sombrant peu à peu dans la dépression et la folie, Madame de Prie décide de réussir sa sortie. Pour cela, elle convoque de grandes fêtes en sa retraite de Normandie, les invités se pressant afin de s’amuser et d’oublier ainsi la banqueroute de Law dont ils viennent de faire les frais. Mais la fin de la belle saison approchant, elle se donne un terme, le 7 octobre. Elle donne quelques jours auparavant la plus belle fête qu’elle puisse inventer, sur le thème des Mille et Une Nuits. Elle se met en scène dans une pièce où elle annonce sa mort, quelques jours plus tard. Ce qu’elle finira par exécuter, se suicidant, espérant ainsi laisser son image dans l’Histoire de France. En vain à nouveau, son décès passant quasiment inaperçu aux yeux de la cour comme du reste du monde d’ailleurs.

Il est clair que la dépression et le suicide de ce personnage résultent, comme cela s’avère être aussi le cas pour la plupart des personnes qui sombrent dans ces extrêmes, d’une déviation de son Conatus, son effort pour persévérer dans son être, dans une direction unique, sous la forme d’un seul désir particulier qui le rend méconnaissable, au point que, contrecarré dans son déploiement par une cause extérieure, ici la disgrâce suivie de l’exil, il finit par se retourner contre lui-même, illustrant encore à merveille ce passage de l’Ethique  (voir aussi notre précédent article Spinoza et le suicide) :

« … que ceux qui se donnent à eux-mêmes la mort sont des impuissants, vaincus par des causes extérieures en désaccord avec leur nature » (Eth IV, scolie de la proposition 18).

Dans le cycle génétique des passions de base (voir : Les cycles génétiques chez Spinoza (1)) :

Conatus → Joie ou Tristesse → Amour ou Haine → désir particulier → …,

le désir particulier de Madame de Prie n’est autre que la conjonction de l’ambition de gloire (« désir immodéré de gloire » (Eth III, définitions des sentiments, 44)) et de l’ambition de domination.

La disgrâce et l’exil sont deux causes extérieures qui viennent soudainement contrarier la réalisation de ce désir. Le cycle alors se prolonge en tristesse, haine de l’exil et désir de reconquérir la place perdue, qui n’est encore qu’une manifestation de l’ambition :

Désir particulier (ambition) → tristesse (suite au désir contrarié) → haine (de l’exil) → désir (ambition sous la forme de désir de reconquête de la place perdue) → …

Constatant l’inutilité de ses efforts, lettres, supplications, etc., pour réaliser son désir, elle sent à nouveau celui-ci contrarié par les forces extérieures, en éprouve de la tristesse, et puis de la haine qui relance encore son ambition : le cycle repart. Mais à présent, il lui faut imaginer de nouvelles actions pour parvenir à ses fins. Et c’est ici que le délire atteint son paroxysme : Madame de Prie imagine que son ambition de gloire pourrait être satisfaite au-delà de sa mort si elle parvenait  à la mettre en scène de façon spectaculaire afin de marquer les esprits. Son suicide n’est ainsi qu’une action destinée, dans son esprit, à lui permettre de retrouver sa joie, donc sa puissance perdue. C’est toujours la joie qu’elle recherche, même de façon absurde, à travers la mort. Mais elle n’y trouvera évidemment que la perte totale de sa puissance d’exister. Il s’agit donc bien de l’histoire d’une déchéance, non pas tant sociale que de celle sa puissance : de tristesses en tristesses, de diminutions en diminutions de sa puissance d’exister, jusqu’à son anéantissement intégral.

Jean-Pierre Vandeuren

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