Causalité

Ce qui suit est en partie inspiré d’un article de Maxime Rovere « Causalité et signification » paru dans le collectif « Spinoza et la psychanalyse ».

Toute la pratique tirée de l’Ethique a pour principe que le fait de penser peut transformer le rapport causal de l’homme au monde.

Quel est donc le rapport causal initial qu’il s’agit de changer ?

Il s’agit de celui de nos actes qui suivent de nos désirs passifs, eux-mêmes conséquences de nos états affectifs passionnels. La cause de ces actes est partiellement hors de nous ; ils ne se rapportent pas entièrement  à notre nature comme à leur cause. C’est le critère distinctif entre la passion et l’action :

« I. J’appelle cause adéquate celle dont l’effet peut être clairement et distinctement expliqué par elle seule, et cause inadéquate ou partielle celle dont l’effet ne peut par elle seule être conçu.

II. Quand quelque chose arrive, en nous ou hors de nous, dont nous sommes la cause adéquate, c’est-à-dire (par la Déf. précéd.) quand quelque chose, en nous ou hors de nous, résulte de notre nature et se peut concevoir par elle clairement et distinctement, j’appelle cela agir. Quand, au contraire, quelque chose arrive en nous ou résulte de notre nature, dont nous ne sommes point cause, si ce n’est partiellement, j’appelle cela pâtir » (Eth III, Définitions 1 et 2).

C’est donc dans le rapport à notre nature que se conçoit la distinction entre passion et action. Cette nature n’est rien d’autre que notre Conatus :

« L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle (la nature déterminée) de cette chose » (Eth III, 7).

Dans notre effort pour persévérer dans notre être, nous rencontrons des choses qui quelques fois favorisent cet effort, d’autres fois le contrarient.

Comment comprendre ce rapport entre nous et ces choses, spécialement celles qui contrarient notre Conatus ?

A première vue, il y aurait donc lutte entre d’un côté notre nature et de l’autre celles des choses, sur un fond commun qui est Dieu (ou la Nature). Il faut donc examiner la tripartite : moi, Dieu et les choses. D’où peut donc provenir la diminution de notre puissance ?

Pas de notre nature elle-même, car « Nulle chose ne peut être détruite, sinon par une cause extérieure » (Eth III, 4).

Pas de Dieu, car il ne peut être cause d’aucun mal :

« On peut objecter cependant qu’en concevant Dieu comme cause de toutes choses, nous le considérons comme cause de la tristesse. Je réponds que la tristesse, en tant que nous en concevons les causes, cesse d’être une passion (par la Propos. 3, part. 5) ; en d’autres termes (par la Propos. 59, part. 3) elle cesse d’être la tristesse ; d’où il suit qu’en tant que nous concevons Dieu comme cause de la tristesse, nous éprouvons de la joie » (th On peut objecter cependant qu’en concevant Dieu comme cause de toutes choses, nous le considérons comme cause de la tristesse. Je réponds que la tristesse, en tant que nous en concevons les causes, cesse d’être une passion (par la Propos. 3, part. 5) ; en d’autres termes (par la Propos. 59, part. 3) elle cesse d’être la tristesse ; d’où il suit qu’en tant que nous concevons Dieu comme cause de la tristesse, nous éprouvons de la joie » (Eth V, 18, scolie).

Pas des choses non plus car les choses ne sont bonnes ou mauvaises qu’en fonction de la manière dont on s’y rapporte :

« Nous ne désirons pas les choses parce que nous les jugeons bonnes, mais nous les jugeons bonnes parce que nous les désirons » (Eth III, 9, scolie).

La passion ne peut donc être causée ni par notre nature, ni par Dieu, ni par les choses.

Par quoi la passion est-elle donc causée ?

La réponse est donnée par Eth III, 3 :

« Les actions de l’esprit naissent des seules idées adéquates ; et les passions dépendent des seules idées inadéquates ».

Ce qui cause la passion est ce dont on a une idée inadéquate.

En effet, la nature de notre esprit, comme celle de toute chose singulière, est de persévérer dans son être et cet effort, dans son cas, est de comprendre :

« Nous ne tendons par la raison à rien autre chose qu’à comprendre, et l’esprit, en tant qu’il se sert de la raison, ne juge utile pour lui que ce qui le conduit à comprendre » (Eth IV, 26).

Une idée inadéquate est une idée confuse :

« La fausseté consiste en une privation de connaissance, qu’enveloppent les idées inadéquates, autrement dit mutilées et confuses » (Eth II, 35).

Lorsque l’esprit a une telle idée, il ne comprend que confusément les choses qui l’affectent  et il est donc contrarié dans son effort pour persévérer dans son être. Il éprouve de la tristesse, une diminution de sa puissance d’agir.

Les causes de la passion étant les idées inadéquates, ces causes se trouvent dans l’esprit même.

Spinoza est donc passé d’un rapport externe (les causes sont dans les choses extérieures) à un rapport interne (les causes sont dans les idées, donc intérieures à l’esprit).

Quelle pratique en tirer pour, par la pensée, changer notre rapport causal au monde ?

La réponse est immédiate : il faut rendre adéquates les idées inadéquates, ce qui rendra ipso facto l’esprit actif (par Eth III, 3 ; voir ci-dessus).

Il est dès lors important de revenir sur la notion d’idée adéquate, y revenir car nous nous y sommes déjà longuement attardé dans trois articles précédents (Spinoza et Proust (3) : la jalousie (deuxième partie) (3), (4) et (5)). Nous le ferons cette fois en mettant en exergue ce qui s’y rapporte à la causalité, puisqu’il s’agit du thème de cet article.

Quelle est la cause de l’inadéquation d’une idée ?

Cette inadéquation vient de ce que le tout auquel on la rapporte (l’esprit qui la possède), n’est pas le tout de sa cause (il y a autre chose que cet esprit qui la cause) :

«… et lorsque nous disons que Dieu a telle ou telle idée, non plus seulement en tant qu’il constitue la nature de l’âme humaine, mais en tant qu’il a en même temps l’idée d’une autre chose, nous disons alors que l’âme humaine perçoit une chose d’une façon partielle ou inadéquate » (Eth II, 11, corollaire).

Dire qu’une idée est inadéquate dans un esprit revient donc à dire que l’esprit n’est pas seul cause de cette idée : il n’est pas actif en tant qu’il a cette idée.

Rendre cette idée adéquate c’est donc faire en sorte que l’esprit en devienne la seule cause, qu’il en soit la cause adéquate (voir Eth III, définition 1 ci-dessus) : une idée adéquate est une idée dont l’esprit en est la cause adéquate.

Toute référence à la chose extérieure, objet de l’idée, doit donc être éliminée, en tant que cause, puisque la cause doit être recherchée uniquement  dans l’esprit qui perçoit : l’idée adéquate n’a pour objet que l’idée de départ, dont elle recherche la cause dans l’esprit. Elle est donc l’idée de la cause de l’idée de départ.

Sachant d’autre part que l’idée de départ est l’idée (confuse, partielle, inadéquate) de l’effet d’une certaine chose extérieure sur le corps, on peut donc dire que l’idée adéquate est l’idée de la cause de l’idée de cet effet, ce qu’on peut représenter par le schéma régressif suivant :

Chose extérieure → effet sur le corps (affection ou image) ← idée de cet effet (idée inadéquate de départ) ← cause de cette idée dans l’esprit ← idée de cette cause (idée adéquate).

Quelle est la conséquence éthique pour l’esprit d’avoir des idées adéquates, c’est-à-dire d’être cause adéquate de ses idées ?

L’esprit qui a une idée adéquate en est la seule cause. Comme avoir une idée, c’est en même temps avoir l’idée de cette idée («Dès qu’on sait quelque chose, on sait par là-même que l’on sait » (Eth II, 21, scolie)), l’esprit se comprend alors lui-même comme cause. Or cette cause de lui-même n’est rien d’autre que son Conatus, son essence actuelle, sa véritable nature.

Les idées adéquates renseignent donc tout autant l’esprit sur lui-même, sur son propre Désir, que sur les choses qu’il désire. Elles sont la voie royale de la connaissance de soi. 

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s