Penser par soi-même

« Penser par soi-même », depuis le grand initiateur qu’était Socrate, est devenu le slogan emblématique de tout intellectuel qui se respecte, comme « Se tenir en bonne santé » devrait être celui de tout médecin.

Si nous pensons par nous-mêmes, il nous faut donc interroger ce lieu commun à l’instar de tous les autres. Qu’entend-on généralement par là et qu’en dit l’Ethique ?

Si nous consultons l’ouvrage éponyme «Penser par soi-même » de Michel Tozzi, sous-titré « Initiation à la philosophie », nous y trouvons l’explication suivante :

« Penser par moi-même, c’est avoir le courage de remettre en question ce que je tiens spontanément pour vrai, de ne plus me contenter de ce que je vois, de ce qu’on me dit, de ce qu’on me montre » (p.46)

Sorte de définition négative, similaire à la définition classique de la santé : « La santé, c’est le silence des organes ».

Quelques lignes plus bas, on peut lire aussi :

« Il s’agit donc d’exercer librement ma raison pour repenser critiquement ce que j’affirme, et le fonder plus solidement ».

Sorte de précepte d’action en vue de remédier à la pensée aliénée initiale, analogue des conseils généraux prodigués pour se maintenir en bonne santé ou recouvrer celle-ci : « Mangez sainement et faites du sport ».

Le reste du livre de Michel Tozzi enseigne comment exercer librement sa raison. Il expose donc des techniques pour y parvenir : comment formuler les questions de ses réponses, débusquer les préjugés, conceptualiser, argumenter, être logique, …, soit l’équivalent du travail d’un médecin-conseil qui montre comment  bien se nourrir, se soigner, etc.

Toutes choses nécessaires et utiles certes, mais qui restent extérieures à notre esprit à cause du manque de positivité du concept lui-même, le risque étant celui qui guette tout philosophe, à savoir  de tomber dans un formalisme scolastique éloigné de la réalité, risque encore une fois analogue à celui que prend qui suit les conseils du médecin sans les vivre, qui mange « sainement » sans y prendre aucun plaisir, qui pratique un sport sans sentir son corps, etc. et qui, de ce fait, n’en retire aucun bénéfice corporel réel.

Pour Spinoza, toutes les choses doivent se définir positivement. Bien sûr, il ne renierait pas ce qu’en dit Michel Tozzi, puisque ce que l’on tient spontanément pour vrai, ce qu’on nous dit et nous montre, etc. relève de la connaissance du premier genre et se trouve donc être pensé confusément, partiellement, inadéquatement et, par conséquent ne nous permet pas de développer notre véritable puissance de penser. Mais il s’agit là seulement d’une conséquence d’un concept défini positivement.

Alors, quelle serait selon Spinoza un tel concept ?

En général « Agir par soi-même », c’est être cause adéquate de ses actes :

« J’appelle cause adéquate celle dont l’effet peut être clairement et distinctement expliqué par elle seule, et cause inadéquate ou partielle celle dont l’effet ne peut par elle seule être conçu » (Eth III, définition 1).

Dès lors « Penser par soi-même » ne peut être que faire en sorte d’avoir un esprit cause adéquate de ses idées, c’est-à-dire qui possède des idées adéquates (puisque, pour l’esprit, être cause adéquate de ses idées, c’est avoir des idées adéquates : voir notre article Causalité).

Cette définition donne immédiatement aussi le « comment » penser par soi-même : il s’agit de rendre adéquates nos idées spontanées qui sont nécessairement inadéquates, car provenant de ouï-dire, de signes ou de perceptions par les sens, bref, relevant de la connaissance du premier genre. Et, pour se faire, il faut partir de l’idée la plus adéquate possible, celle de Dieu (l’Etre, la Substance, la Nature), ce qui permet, comme dans l’Ethique, d’en déduire toutes les choses utiles à l’homme pour conduire sa vie.

Prenons un exemple de l’ouvrage de Michel Tozzi (p.50) qui a l’avantage de montrer le recours direct à la vraie idée de Dieu :

Un fervent catholique se doit de suivre les préceptes de l’Eglise, notamment en matière de contraception et considérer celle-ci comme religieusement condamnable, idée qu’il accepte spontanément du fait de sa fidélité.

Si nous interrogeons cette position, nous y décelons nombre de présupposés : la croyance au Dieu anthropomorphe chrétien, au dogme d’infaillibilité de l’Eglise, à la finalité biologique de la sexualité humaine qui est la reproduction et rien qu’elle, finalité décrétée par l’Eglise comme conçue par le Dieu qu’elle représente ici-bas et que l’utilisation d’une méthode contraceptive détourne la loi divine et est donc un acte immoral.

La racine de l’inadéquation de cette idée se trouve bien sûr en la croyance en un dieu anthropomorphe qui  elle-même trouve son origine dans l’illusion des causes finales, dont la finalité biologique de la sexualité n’est aussi qu’un des nombreux avatars. Tout cela est merveilleusement démonté dans l’appendice de la première partie de l’Ethique.

A partir de là, notre fervent catholique est amené à s’interroger intimement et à rechercher l’idée de la cause de ces idées que sont ses croyances : c’est exactement cela «Penser par lui-même ».

 Jean-Pierre Vandeuren

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