Spinoza et la compétition sportive (1)

« Ne pas rire des actions des hommes, ne pas les déplorer, encore moins les détester, mais seulement les comprendre »

(Spinoza, dans le Traité Politique)

Albert Jacquard semble révolté par la compétition sportive telle qu’elle se déroule à l’heure actuelle. Du moins, c’est ce qu’il exprime dans l’entretien suivant, intitulé « Ce sport-là me scandalise » :

http://www.sudouest.fr/2012/11/25/ce-sport-la-me-scandalise-889177-2971.php

En résumé, il y définit la compétition comme la volonté de l’emporter sur l’autre et il l’oppose à l’émulation, définie comme le plaisir d’être dépassé par l’autre, ce dans l’espoir que cet autre nous ouvre des possibilités nouvelles. Considérant que la compétition ne fait pas partie du sport, il assimile les sportifs de haut niveau à des esclaves et les sponsors à des proxénètes. Affirmant que le but d’une vie est de « se créer », il s’insurge contre la soumission de jeunes gens à des entraînements forcenés, activité jugée ridicule. La compétition sportive est donc une « déviance » dont la cause résiderait dans le culte de la performance, concrétisée par un jugement en fonction d’un seul nombre, celui donné par le chronomètre, par exemple, appréciation unidimensionnelle, donc sans nuance et sans intérêt.

Ces fulminations d’Albert Jacquard contre un comportement humain rappellent ce que dit Spinoza dans la préface de Eth III à propos des philosophes-moralistes qui ont parlé des sentiments et des conduites humaines :

« S’il s’agit d’expliquer l’impuissance et l’inconstance de l’homme, ils n’en trouvent point la cause dans la puissance de la nature universelle, mais dans je ne sais quel vice de la nature humaine ; de là ces plaintes sur notre condition, ces moqueries, ces mépris, et plus souvent encore cette haine contre les hommes ; de là vient aussi que le plus habile ou le plus éloquent à confondre l’impuissance de l’âme humaine passe pour un homme divin ».

Albert Jacquard, dans cet entretien, déplore et déteste, mais n’essaye pas de comprendre, se montrant par-là fort peu spinoziste, au sens de l’aphorisme placé en épigraphe. Mais il ne se donne pas les moyens de véritablement comprendre, c’est-à-dire de comprendre par les causes, car ce qu’il considère comme causes sont en réalité des effets et cette démarche de pensée à l’envers spolie jusqu’aux définitions qu’il utilise.

La compétition sportive, comme toute forme de compétition, s’explique parfaitement grâce à la théorie des passions développées par Spinoza. Elle peut être aussi critiquée par les moyens que Spinoza préconise afin de parvenir à vivre selon la Raison et qui sont exposés dans les propositions 38,39 et 40 de Eth IV, mais elle peut aussi trouver une utilisation positive sous la conduite de la Raison, comme nous le montrent le scolie 1 de Eth IV 37 et le scolie de Eth V 4.

Dans ce premier article sur ce sujet, nous étudierons les causes de la compétition sportive et le suivant sera consacré à l’évaluation du comportement à l’aune de celui d’un homme désirant vivre sous la conduite de la Raison tel que décrit dans la quatrième partie de l’Ethique.

Du point de vue individuel, le sportif de haut niveau se trouve avoir emballé sa joie et orienté son amour et son désir dans la compétition qui n’est qu’un objet d’amour parmi d’autres, selon le cycle génétique des passions de base :

Conatus → joie → amour → désir

Sa joie est sans doute née de la constatation précoce de ses excellentes dispositions dans un domaine sportif déterminé : football, tennis, course à pied, … Encouragée par son milieu familial et social, cette joie, accompagnée de l’idée du sport envisagé est amour de ce sport et donc désir de le pratiquer et d’y exceller. Pourquoi vouloir y exceller, plutôt que simplement vouloir le pratiquer ? Parce que le niveau qui y est acquis rend le corps du sportif plus apte à améliorer sa technique et ses performances, c’est-à-dire à produire des effets dont il est la cause, et puis les effets de ces effets, perfectionnements que son Conatus va chercher naturellement à actualiser le plus possible : le désir de performance, que l’on peut appeler culte de la performance, est inhérent à l’amour du sport pratiqué. Et qu’on le veuille ou non, pour pouvoir objectivement parler de performance, il faut pouvoir la mesurer et cela se fait nécessairement, en général, par un seul nombre : le temps de parcours, la distance effectuée, la vitesse, la force, … Ainsi, culte de la performance et obsession de la mesure ne sont pas les causes du désir d’excellence mais les effets de l’actualisation de ce désir.

Un sportif de haut niveau n’est jamais seul. Beaucoup de sportifs méritent ce titre et la compétition par-là même en est une conséquence nécessaire. Même sans spectateur, même sans récompense extérieure, tous sont soumis au cycle interindividuel :

Ambition de gloire → ambition de domination → envie

(La pitié, ici, est absente du cycle ; elle ne s’y justifie nullement).

« L’ambition est un désir qui entretient et fortifie toutes les passions, et c’est pour cela qu’il est difficile de dominer cette passion, car en tant que l’homme est sous l’empire d’une passion quelconque, il est aussi sous l’empire de celle-là. « C’est le privilège des plus nobles âmes, dit Cicéron, d’être les plus sensibles à la gloire. Les philosophes eux-mêmes, qui écrivent des traités sur le mépris de la gloire, ne manquent pas d’y mettre leur nom », etc. » (Eth III, définitions des sentiments, 44, explication).

Ainsi, tout sportif de haut niveau désire être loué pour ses performances, et cela, d’abord et en premier lieu, par ceux-là mêmes qui sont le plus apte à les apprécier, à savoir ses rivaux, que, dans un mouvement quasiment inséparable, il désire aussi dominer : ambition de gloire et ambition de domination sont ici pratiquement simultanées. Et comme il n’y a qu’une seule première place, s’il ne l’obtient pas, il enviera automatiquement celui qui l’a conquise et fera tout pour détrôner ce dernier (« Si nous imaginons que quelqu’un tire de la joie d’une chose qu’un seul peut posséder, nous ferons tout pour qu’il ne la possède pas » (Eth III, 32)). Ainsi, contrairement à ce qu’affirme Jacquard, la compétition est inhérente au sport ; elle est une conséquence nécessaire du mécanisme passionnel initié par l’ambition de gloire.

A cette ambition naturelle, désir de reconnaissance, s’ajoutent évidemment tous les facteurs extrinsèques qui viennent considérablement la renforcer : reconnaissance extrêmement large due au phénomène de glorification des « stars » par les médias, salaires mirobolants, etc. Mais ces facteurs externes, encore une fois ne sont pas la cause de de la virulence compétitive : la véritable cause est l’ambition passionnelle (« Le plaisir le plus grand que l’on puisse trouver dans la contemplation de soi-même c’est d’y considérer quelque qualité qui ne se rencontre pas dans le reste des hommes » (Eth III, 55, scolie).Quel incommensurable plaisir alors que celui d’être considéré comme le plus rapide, le plus fort, … de toute la planète !). Tout s’explique par les mécanismes passionnels spinozistes. Notre environnement familial (« et l’éducation fortifie encore ce penchant, car c’est l’habitude des parents d’exciter les enfants à la vertu par le seul aiguillon de l’honneur et de l’envie » (Idem)), culturel, mondain, économique et médiatique ne fait que renforcer cette cause.

Quant à l’émulation, que Spinoza définit comme « le désir d’une chose qui naît en nous de ce que nous imaginons que d’autres ont le même désir » (Eth III, définitions des sentiments, 33) et auquel peut s’assimiler le désir mimétique girardien (voir notre article Spinoza et René Girard), elle ne s’oppose pas à la compétition, qu’au contraire elle renforce, puisque tous les athlètes ne désirent qu’une chose unique et non partageable : la première place.

Ainsi la compétition sportive exacerbée que nous voyons se dérouler actuellement sous nos yeux est une conséquence inéluctable des passions humaines. On peut évidemment, à titre personnel, la déplorer, la considérer comme un vice de la nature humaine, et en être attristé, mais cette considération résulte à chaque fois de présupposés individuels non dévoilés quant à une nature humaine « idéale » que chacun homme devrait se fixer comme but à atteindre et qui repose sur quelque « révélation » transcendante. C’est la déviation moralisante classique qui n’a jamais réussi qu’à rendre celui qui la prêche insupportable aux autres hommes : «Les hommes superstitieux qui aiment mieux tonner contre les vices qu’enseigner les vertus, et qui, s’efforçant de conduire les hommes non par la raison, mais par la crainte, les portent à éviter le mal plutôt qu’à aimer le bien, n’aboutissent à rien autre chose qu’à rendre les autres aussi misérables qu’eux-mêmes ; et c’est pourquoi il n’est point surprenant qu’ils se rendent presque toujours odieux et insupportables aux hommes » (Eth IV, 63, scolie).

Il n’empêche que, sans recourir à une quelconque morale, nous pouvons évaluer d’une certaine façon, le comportement des sportifs de haut niveau engagés dans ce processus …

Jean-Pierre Vandeuren

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