Spinoza et la compétition sportive (2)

Nous venons de prouver que l’engagement  d’un  sportif dans la compétition, quel que soit d’ailleurs son niveau, a une cause uniquement passionnelle et se déclenche mécaniquement  au travers des cycles génétiques. Il n’y a donc là qu’un processus naturel qui, a priori, ne devrait pas être l’objet d’un jugement, de mépris, d’ironie ou de haine.

Cependant, on peut se demander dans quelle mesure cet engagement correspond ou pourrait correspondre au comportement éthique préconisé par Spinoza, ou du moins s’en rapprocher.

Dans la quatrième partie de l’Ethique, Spinoza s’attelle, entre autre, à déduire les exigences fondamentales de la Raison : quel bien rechercherait un homme qui vivrait intégralement sous la conduite de la Raison et quels sont les moyens qui lui permettraient d’obtenir ce bien ?

Les propositions 19 à 28 établissent que, sous la conduite de la Raison, individuellement, nous ne désirons rien d’autre que comprendre : dans la mesure où la raison nous conseille de rechercher encore autre chose, c’est uniquement au titre de moyen en vue de comprendre. En matière de vie interindividuelle, d’autre part, les propositions 29 à 37 prouvent que, sous la conduite de la Raison, nous désirons nécessairement pour les autres ce que nous désirons pour nous-mêmes : nous désirons ainsi non seulement comprendre mais aussi faire comprendre aux autres hommes ce que nous avons nous-mêmes compris, et leur donner en même temps tous les moyens qui y conduisent. Enfin, les trois propositions qui suivent nous indiquent quels sont ces moyens : en matière individuelle, le développement de notre intellect exige que nous recherchions tout ce qui peut augmenter les capacités sensori-motrices de notre corps sans compromettre son équilibre (propositions 38 et 39) ; en matière de vie interindividuelle, la communication de nos connaissances exige que nous recherchions tout ce qui peut créer entre les hommes le climat de concorde sans lequel aucune compréhension ni individuelle, ni interhumaine, ne serait possible (proposition 40).

Quel est alors le genre de vie que ces objectifs impliquent ?

Retenons simplement deux points qui résument toute la vie de l’homme libre, c’est-à-dire celui qui vit sous la conduite de la Raison, dans ses relations avec autrui. La proposition 46 démontre que, sous la conduite de la Raison, nous nous efforçons de compenser la haine par l’amour, c’est-à-dire par la générosité, « l’effort pour aider les hommes et nous lier avec d’amitié ». La proposition 73 prouve que l’homme libre est plus libre dans la cité, où il se conforme au décret commun, que dans la solitude où il n’obéit qu’à lui-même, ce qui implique qu’il pratique la justice, « la volonté de rendre à chacun ce qui lui revient selon le décret commun ».

Nous avons à présent des outils qui nous permettent, sur des critères bien établis, d’évaluer le comportement des sportifs de haut niveau par rapport à  ces critères.

Commençons par remarquer que, dans son entretien, Albert Jacquard parle d’une finalité existentielle extrêmement vague qu’il dénomme « se créer », sans donner aucun contenu à cette appellation. Tout en rejetant toute finalité à l’existence humaine, Spinoza nous propose cependant, lui, de définir proprement cette « création de soi » par le désir de vivre sous la conduite de la Raison, et nous dit en quoi il consiste et comment y parvenir.

Remarquons ensuite que la volonté de réaliser des performances, de désirer se dépasser et dépasser les autres dans ce domaine, n’est, en soi, pas directement mauvaise. C’est une source d’augmentation de puissance du corps et de l’esprit, donc une joie, qui n’est jamais directement mauvaise (« La joie n’est pas directement mauvaise, mais bonne » (Eth IV, 41)). Mais il est vrai que c’est une joie passionnelle qui, à ce titre, est dépendante des causes extérieures et peut donc nous être ravie à tout moment (supériorité d’un adversaire, blessure encourue, …), et qui peut, du fait de sa possibilité de devenir excessive, être indirectement mauvaise.

Comme toute joie, cependant, elle est bonne à prendre, non seulement du fait qu’elle est une augmentation de notre puissance d’être et d’agir, mais aussi parce qu’elle nous renseigne sur notre essence. En effet, les causes extérieures dont elle dépend ont nécessairement alors quelque chose en commun avec cette dernière puisqu’elles la favorisent (« Aucune chose ne peut nous être mauvaise par ce qu’elle a de commun avec notre nature ; mais en tant qu’elle nous est mauvaise, elle est contraire à notre nature » (Eth IV, 30)). Les joies, en général, nous permettent de former des notions communes et donc d’avoir des idées adéquates.

Encore faut-il que ces joies soient variées car, pour former des notions communes, il est nécessaire de multiplier les expériences et donc de rendre notre corps apte à être affecté  et à affecter les autres corps de multiples façons, tout en préservant son équilibre (Eth IV, 38 et 39). Peut-on affirmer cette aptitude du corps d’un athlète soumis à un entraînement intensif, lourd et surtout répétitif, comme les six ou sept heures quotidiennes de natation effectuées par Laure Mamadou, ainsi que le signale Albert Jacquard dans son entretien ? Un tel entraînement ne cantonne-t-il pas le corps dans une série réduite d’aptitudes ? Il semble que non car, malgré sa spécificité, cet entraînement permet d’obtenir un corps harmonieux, puissant en général et donc apte à affecter les autres corps de multiples façons. Et plus le corps acquiert ces aptitudes, plus l’esprit est rendu apte à percevoir (Eth II, 14). Cet entraînement, jugé ridicule par Albert Jacquard, n’est pas néfaste en lui-même d’un point de vue spinoziste, puisqu’en théorie, il ne s’oppose pas, que du contraire, au développement de l’esprit et des connaissances.

La compétition est-elle vraiment source de discorde, comme semble le laisser entendre Albert Jacquard ? Rien n’est moins sûr. Il est clair qu’il n’est pas question d’entente en général sur le terrain du sport pratiqué car l’objectif y est bien de dominer l’adversaire. Mais rien ne permet d’affirmer que cette rivalité se prolonge nécessairement en dehors de ce terrain et, même si c’était le cas, elle ne s’étend certainement pas en dehors de là. Au contraire, en dehors des athlètes eux-mêmes, les compétitions sportives ont souvent pour but avoué de favoriser la concorde entre les peuples. Telle était le but des jeux olympiques antiques et tel était aussi celui des jeux modernes réhabilités par Pierre de Coubertin.

Nous devons donc constater que la compétition sportive ne présente aucun inconvénient par rapport aux objectifs établis dans l’Ethique en vue de satisfaire aux exigences de la Raison, que du contraire même. Après, il s’agit d’une question individuelle. Mais il n’y aucune raison pour que, dans la population des athlètes habitués aux compétitions sportives, le pourcentage des personnes qui se rapprocheront de la vie sous la conduite de la Raison telle que préconisée par Spinoza soit plus faible que ce pourcentage dans la population globale.

Jean-Pierre Vandeuren

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