Le désir d’acquisition et les utopies « communistes »

Les utopies communistes

Les utopies communistes remontent à l’antiquité et reposent toutes sur le postulat que la propriété privée serait à l’origine de tous les vices. Voici quelques jalons historiques de cette forme de pensée. Platon imagine, dans La République, une cité idéale, divisée en trois classes : les travailleurs, les guerriers et les dirigeants. Parmi les dirigeants, soit l’élite de la cité, serait appliquée la mise en commun totale des biens, y compris celle des femmes et des enfants. Le courant de pensée utopiste,  qui se développe à partir de la Renaissance, exprime une critique sociale par le biais de la description de sociétés fictives, idéales et harmonieuses, où l’égalité parfaite aurait généralement été réalisée par la disparition de la notion de propriété. Le philosophe et théologien Thomas More fait paraître en 1516 le livre Utopia, qui constitue le modèle du genre en décrivant, sous forme de dialogue fictif, une île où règneraient l’harmonie sociale et la communauté des biens matériels. En 1796, Gracchus Babeuf offre  le premier exemple de communisme appliqué, à la fois comme idéologie et comme action révolutionnaire. Sur le plan idéologique, Babeuf préconise une société fondée sur l’égalité de fait, l’administration commune et l’abolition de la propriété particulière. La première moitié du XIXe siècle, du fait de la révolution industrielle en Europe et des problèmes liés à la condition ouvrière, voit la naissance de nombreux courants de pensée socialistes ou communistes : Robert Owen et Charles Fourier qui, tous deux, proposent la réforme de la propriété via la refonte de la société en petites communautés fondées sur la libre association et l’harmonie ; Pierre-Joseph Proudhon qui contribue à rendre populaire le dicton « La propriété, c’est le vol » ; l’intellectuel chrétien Etienne Cabet, dont l’influence communiste est la plus déterminante, au point que la paternité du terme « communisme » lui est attribué, et qui, dans Le voyage en Icarie décrit une société idéale dans la tradition utopique de More ; Enfin paraissent les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels dont on connaît l’influence déterminante à la fois théorique et pratique sur les sociétés modernes. Indépendamment de ces courants d’idées européens, le XIXe siècle voit aussi se dérouler en Chine la révolte des Taiping, mouvement fondé sur un mélange de pensée chinoise et de Christianisme, qui prône l’établissement d’une société théocratique strictement égalitaire. Le mouvement des Taiping est plus tard récupéré par diverses écoles de pensée chinoises, dont les communistes, qui le présentent comme précurseur de la réforme sociale.

L’échec constant de la mise en pratique

La mise en pratique des idéologies communistes, depuis les communautés « owenistes » fondées aux Etats-Unis, en passant par celles instituées par les disciples de Cabet, et aboutissant aux régimes modernes de la Russie, de la Chine et de la Corée du Nord, s’est révélée un échec constant qui justifie amplement le terme d’utopie appliqué aux pensées sous-jacentes.

Mais quelle est la cause de ces échecs ? Cette cause réside dans le simple fait que l’homme est passionné et, qu’en tant que passionné, il désire nécessairement posséder des choses, et même en posséder le plus possible, c’est-dire disposer en maître, sans entrave, pour toujours et de façon exclusive d’un maximum de choses. C’est une loi incontournable de la nature humaine passionnée et les idéologies communistes, en définitive, se donnent pour idéal de briser cette loi en contraignant l’homme passionné, c’est-à-dire tout homme, à ne pas s’y soumettre. Mais « l’homme n’est pas un empire dans un empire » et ne peut pas échapper à la nécessité universelle. En voulant contourner cette nécessité et imposer un régime non naturel, l’idéologue communiste voue ses semblables à la tristesse, à la diminution de puissance, à l’indignation et finalement à la révolte.

Une lecture attentive de la troisième partie de l’Ethique nous permet de mettre en évidence la nécessité de ce désir d’acquisition de choses, ainsi que les raisons, tout aussi nécessaires, qui font de ce désir un élément nocif dans les relations humaines (nocivité que les utopies communistes admettent, sans explication par les causes, comme postulat).

Le désir d’acquisition

Individuellement, le désir d’acquisition se déduit du Conatus, c’est-à-dire de l’essence actuelle de l’homme, au travers du cycle génétique des passions de base (voir notre article Les cycles génétiques chez Spinoza (1)) :

Conatus → joie → amour d’une chose → désir d’acquisition de cette chose

Le Conatus, effort pour persévérer dans l’existence, à l’origine indéterminé, doit nécessairement se concrétiser en désirs particuliers. Par exemple, l’homme va être confronté à la nécessité de se loger. S’imaginant un logement quelconque, il va ressentir une augmentation de sa puissance d’exister à cette imagination, c’est-à-dire de la joie qui, accompagnée de l’idée d’un logement précis, devient de l’amour envers ce dernier et il va donc s’efforcer de le maintenir comme présent  (« L’esprit, autant qu’il peut, s’efforce d’imaginer ce qui augmente ou aide la puissance d’agir du corps » (Eth III, 12)), et, nécessairement, il va désirer posséder ce logement (« Celui qui aime s’efforce nécessairement d’avoir et de conserver présente la chose qu’il aime » (Eth III, 13, scolie)). Le désir d’acquisition est une orientation naturelle du Conatus. Rien ne peut l’empêcher d’advenir dans l’esprit de l’homme. Et il ne s’agit pas seulement de posséder (« … s’efforce d’avoir … »), mais cette possession doit être sans entrave ni temporelle («  … et de conserver … » : nous voulons avoir « pour toujours »), ni d’aucune sorte (c’est aussi un sens du verbe « conserver » : « maintenir hors de toute atteinte destructive » et aussi : « Ce que nous imaginons être contraire à la joie, autrement dit conduire à la tristesse, nous nous efforçons de l’écarter ou de le détruire » (Eth III, 28)).

Interindividuellement, le désir d’acquisition va se trouver renforcé par l’Emulation (Le « désir mimétique » : « Le désir d’une chose qui naît en nous parce que nous imaginons que d’autres ont le même désir » (Eth III, Définitions des sentiments, 33)), ce qui, en soi, n’est pas générateur de conflits, mais, lorsque la chose convoitée ne peut être partagée, le désir d’acquisition va devenir exclusif et être ainsi potentiellement nocif aux relations humaines (« Si nous imaginons que quelqu’un tire de la joie d’une chose qu’un seul peut posséder, nous ferons tout pour qu’il ne la possède pas »).

Enfin, l’Amour-Propre, « la joie qui naît de la considération de nous-mêmes », pousse les individus à vouloir étendre leurs possessions sans limite afin de se distinguer des autres et de renforcer cette considération envers eux-mêmes : « comme cette joie se produit chaque fois que l’homme considère ses vertus, c’est-à-dire sa puissance d’agir, il arrive que chacun se plaît à raconter ses propres actions et à déployer les forces de son corps et de son esprit, et c’est ce qui fait que les hommes sont souvent insupportables les uns pour les autres. De là vient aussi que l’envie est une passion naturelle aux hommes, et qu’ils sont disposés à se réjouir de la faiblesse de leurs égaux ou à s’affliger de leur force. Chaque fois, en effet, qu’un homme se représente ses propres actions, il éprouve de la joie, et une joie d’autant plus grande qu’il y reconnaît plus de perfection et les imagine d’une façon plus distincte ; en d’autres termes, il est d’autant plus joyeux qu’il distingue davantage ses propres actions de celles d’autrui et les peut mieux considérer comme des choses singulières. Par conséquent, le plaisir le plus grand que l’on puisse trouver dans la contemplation de soi-même c’est d’y considérer quelque qualité qui ne se rencontre pas dans le reste des hommes » (Eth III, 55, scolie).Ainsi, plus un homme possède de choses, plus il se distingue des autres par ses possessions et plus il renforce son Amour-Propre. Les hommes riches ont toujours fait l’objet d’un véritable culte de la part de la masse et ce culte les réjouit et, pour perpétuer cette joie, ils vont tenter de s’enrichir encore plus.

Un lecteur attentif de l’Ethique aurait compris à la fois les causes de la nocivité interhumaine de la propriété, mais aussi la nécessité du désir d’acquisition des propriétés, devinant ainsi le caractère utopique de toute réalisation communiste. Mais une telle lecture n’aurait de toute façon rien pu empêcher car l’idéologue communiste, même lecteur attentif de l’Ethique comme l’était Marx, par exemple, est aussi un homme passionné et donc soumis en tant que tel à l’ambition de domination qui le pousse à imposer ses désirs aux autres … pour le bien de ceux-ci !

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Le désir d’acquisition et les utopies « communistes »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s