Deus sive Natura (Dieu, c’est-à-dire la Nature)

Cette expression qui n’apparaît qu’à trois endroits dans l’Ethique (Dans la quatrième partie, une fois dans sa préface et deux fois dans la démonstration de sa proposition 4) a donné lieu à de multiples commentaires et interprétations dont la plus célèbre est celle de classification du spinozisme de panthéisme ou de panenthéisme, qui sont toutes, à notre avis, des contre-sens.

Quelle est la raison du privilège accordé à cette expression ?

L’homme est un être d’imagination : il ne peut connaître que par les affections de son corps et, dès lors, toute connaissance est d’abord imaginative (voir Eth II, 19, 22, 23 et 26, déjà abondamment citées par ailleurs). Il a besoin de se re-présenter les choses, c’est-à-dire de les rendre présentes à son esprit. Dieu ne fait pas exception à cette règle et c’est pourquoi il se représente d’habitude de façon anthropomorphe.

Pas question d’une telle représentation anthropomorphe pour le Dieu de l’Ethique qui, pour être défini adéquatement, ne peut être, en tant que chose incréée, que défini par un concept (Voir à ce propos notre article L’exemple de la quatrième proportionnelle au paragraphe « qu’est-ce que connaître une chose par son essence ? »). C’est chose faite dès le début de l’Ethique par la Définition 6 de Eth I : « Par Dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance consistant en une infinité d’attributs, dont chacune exprime une essence éternelle et infinie » … ouf !  

Devant l’aridité d’une telle définition, l’esprit est décontenancé et il éprouve le besoin de se raccrocher à une représentation imaginative. Et c’est là que l’expression « Deus sive Natura » le sauve : la Nature, ça il peut se la représenter ! Dieu, c’est notre bonne vieille Nature.

Mais c’est là que l’esprit se fourvoie car Dieu ne se représente pas : « Que d’ailleurs les hommes n’aient pas une connaissance également claire de Dieu et des notions communes, cela vient de ce qu’ils ne peuvent imaginer Dieu comme ils le font pour les corps, et de ce qu’ils ont réuni le nom de Dieu et les images des choses qu’ils ont l’habitude de voir, ce que les hommes peuvent à peine éviter, parce qu’ils sont continuellement affectés par les corps extérieurs. Et, bien entendu, la plupart des erreurs consistent en cela seul que nous ne donnons pas correctement leurs noms aux choses » (Eth II, 47, scolie).

En imaginant Dieu comme étant la « Nature », l’esprit se le représente « naturellement » comme l’ensemble des « étants », des « modes finis », soit comme une partie de ce que Spinoza appelle la « Nature naturée », ce qui limite fortement l’essence divine.

Mais alors, de quelle Nature parle Spinoza dans cette expression ?

L’essence de Dieu nous est donnée par la définition précitée, mais elle est aussi caractérisée par la proposition 34 de Eth I : « La puissance de Dieu est son essence même ». Nous pourrions, à partir de ce résultat, donner une autre définition de Dieu : le principe immanent d’engendrement de toutes choses. Mais cela n’est rien d’autre que la définition de ce que Spinoza dénomme la « Nature naturante ».

Nous voyons donc maintenant que la Nature mentionnée dans l’expression qui nous occupe est la Nature naturante.

Et cela nous est bien confirmé par le contexte de la démonstration de  Eth IV, 4 où apparaissent deux occurrences sur trois de notre expression : « La puissance qui permet aux choses singulières, et par conséquent à l’homme, de conserver leur être, est la puissance même de Dieu, c’est-à-dire de la Nature. (…) C’est pourquoi la puissance de l’homme, en tant qu’elle s’explique par son essence actuelle, est une partie de la puissance infinie de Dieu, ou de la Nature, c’est-à-dire (selon la proposition 34, partie I) de son essence ».

Mais la Nature naturante, étant un principe, ne s’imagine pas, au contraire de cette partie de la Nature naturée (qui est l’ensemble de tous les modes, infinis, médiats et immédiats, et finis) qu’est l’ensemble de tous les modes finis.

 Jean-Pierre Vandeuren

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7 commentaires pour Deus sive Natura (Dieu, c’est-à-dire la Nature)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami
    Nous ne pouvons pas séparer Nature naturante et Nature naturée. Vous trouverez ci-dessous copie d’un texte que l’on peut trouver à :

    http://blogovento.blogspot.fr/2010/03/nature-naturante-nature-naturee.html

    Nature naturante / Nature naturée
    Macherey, Introduction à l’Ethique de Spinoza, La première partie, la nature des choses   »
    La nature naturée ne succède pas à la nature naturante, de la manière dont l’effet succéderait à sa cause au point de vue d’une conception « transitive » de la causalité qui les détache de l’un de l’autre, (…), mais elle lui est simultanée, et ne peut en être séparée. Selon la leçon essentielle donnée par la proposition 15,

    Tout ce qui est, est en Dieu, et sans Dieu, rien ne peut  ni être, ni se concevoir

    toutes les choses, qui sont les conséquences de l’action divine, sont « en Dieu seul » (in solo Deo): c’est pourquoi nature naturante et nature naturée sont une seule et même nature, considérée à deux points de vue différents. Ceci exprime simplement le fait que les effets ne peuvent, par définition, être conçus de manière séparée, en eux-mêmes, donc indépendamment de leur cause, qu’ils impliquent et qui s’exprime à travers eux. »
    « Nature naturante et nature naturée sont en quelque sorte les deux pôles extrêmes de ce processus: la nature, en tant qu’elle est ce qui « nature », et s’identifie par là à la puissance de Dieu qui est l’expression directe de son être, est, considérée du point de vue de ce qui constitue l’origine de son activité, « naturante »; et le produit de cette action, donc son résultat ou son effet, est la même nature en tant qu’elle est simultanément « naturée », c’est-à-dire découle de la dynamique de cette puissance qui a son principe dans la nature des choses.
    (…)
    En effet, il n’y a pas deux ou plusieurs natures, mais une seule puisque Dieu produit toutes choses en lui-même, conformément à sa propre nature qui est d’être tout en soi. »

    Scolie de la proposition 29:Avant d’aller plus loin, je veux expliquer ici ce qu’il nous faut entendre par Nature naturante et Nature naturée, ou plutôt le faire observer. Car j’estime que ce qui précède a déjà mis en évidence que, par Nature naturante, il nous faut entendre ce qui est en soi et se conçoit par soi, autrement tels attributs de la substance, qui expriment une essence éternelle et infinie, c’est-à-dire Dieu considéré en tant que cause libre. Et par naturée, j’entends tout ce qui suit de la nécessité de la nature de Dieu, autrement dit de chacun des attributs de Dieu, en tant qu’on les considère comme des choses qui sont en Dieu, et qui sans Dieu ne peuvent ni être ni se concevoir.

    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      Merci pour votre commentaire, avec lequel je suis évidemment entièrement d’accord, puisque séparer nature naturante et naturée équivaudrait à réintroduire le dualisme dans le monisme spinoziste. Mais cette distinction est présente au sein même de l’unité de la Nature, ainsi que le souligne magnifiquement bien votre extrait : « Nature naturante et nature naturée sont en quelque sorte les deux pôles extrêmes de ce processus: la nature, EN TANT qu’elle est ce qui « nature », et s’identifie par là à la puissance de Dieu qui est l’expression directe de son être, est, considérée du point de vue de ce qui constitue l’origine de son activité, « naturante »; et le produit de cette action, donc son résultat ou son effet, est la même nature EN TANT qu’elle est simultanément « naturée », c’est-à-dire découle de la dynamique de cette puissance qui a son principe dans la nature des choses.
      Ce que vise Spinoza dans les trois occurrences de l’expression « Deus sive Natura » au début de Eth IV, c’est uniquement la Nature EN TANT que ce qui « nature » (superbe façon de l’exprimer!), EN TANT que puissance, c’est-à-dire Dieu EN TANT que cause libre (voir Eth I, 29, scolie, cité aussi dans votre extrait).

      Très cordialement

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami

    La non séparabilité de la Nature naturante et de la Nature naturée s’exprime encore plus clairement en disant qu’il n’y a pas entre elles une distinction réelle mais seulement une distinction modale.
    Pascal Sévérac expose clairement les définitions suivantes (Spinoza Union et Désunion p. 46) :
    « […] il y a entre A et B une distinction réelle si on peut concevoir de façon claire et distincte A sans penser à B, et si inversement nous pouvons concevoir de façon claire et distincte B sans penser à A ; qu’il y a en revanche entre A et B une distinction modale si on peut concevoir de façon claire et distincte B sans penser à A, mais qu’on ne peut concevoir de façon claire et distincte A sans penser à B ; et enfin qu’il y a entre A et B seulement une distinction de raison si on ne peut pas concevoir de façon claire et distincte l’un sans l’autre ».
    C’est ainsi qu’on peut dire qu’entre la substance et ses attributs il n’y a qu’une distinction de raison ; qu’il y a une distinction réelle entre les attributs ; qu’il n’y a qu’une distinction de raison entre une chose et l’essence de cette chose (au sens de E II déf 2) ; qu’une distinction de raison également entre entendement et volonté … etc.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

  3. R.F. Raymond Fraysse dit :

    Dieu est fou !!!!!!

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