Spinoza et l’intolérance

L’intolérance est entendue comme la tendance à rejeter les personnes qui ont d’autres opinions que nous. Elle est la mère de la xénophobie, du racisme et des guerres de toutes sortes, de religions, mais aussi de voisinage ou familiales. Elle est donc blâmée, maudite, tournée en dérision et haïe. Alors qu’elle devrait être comprise comme une chose naturelle, une passion incontournable issue de la nature humaine.

C’est elle qui, dans le cycle génétique séparateur des hommes (voir notre article « Les cycles génétiques chez Spinoza (4) »), opère le passage de l’ambition de gloire à l’ambition de domination :

Imitation → pitié →ambition de gloire →ambition de domination → envie → …

Car « chacun, autant qu’il peut, fait effort pour que chacun aime ce qu’il aime lui-même, et haïsse également ce qu’il hait lui-même » (Eth III, 31, corollaire).

Spinoza aurait donc pu définir l’intolérance comme « le désir que nous avons que chacun aime ce que nous aimons et haïsse ce que nous haïssons ».

Elle provient, d’une part, de la  diversité des individus et, d’autre part, de leur impossibilité à consentir à cette diversité.

La diversité des individus

L’individualité est irréductible, en ce sens qu’elle trouve son fondement dans l’essence spécifique à chaque individu par rapport à un autre individu : les affections du corps et les sentiments correspondants, ont une tonalité spécifiée par l’essence de l’individu auquel ils s’appliquent :

« Tout sentiment d’un individu diffère du sentiment d’un autre autant que l’essence de l’un diffère de l’essence de l’autre » (Eth III, 57).

La diversité est un élément naturel : notre biographie, mais aussi notre naturel nous distinguent d’autrui ; notre histoire personnelle, mais aussi notre manière d’être, par la structure de notre corps, plus ou moins sensibilisée par telle ou telle rencontre fortuite, forgent en chacun de nous une complexion qui l’individualise :

« Il est hors de doute que la complexion commune des hommes est extrêmement diverse, que tous ne trouvent pas le repos dans les mêmes idées, mais qu’au contraire des opinions différentes les gouvernent, celles qui portent l’un à la dévotion excitant l’autre au rire et au mépris » (TTP, XIV).

L’impossibilité à consentir à cette diversité

Les hommes ont l’expérience de leur diversité mais ne peuvent l’accepter. C’est que chacun juge du monde à partir de sa propre complexion qui détermine ses jugements de valeur et ses critères de vie :

« Chacun, selon les lois de sa nature, désire nécessairement ce qu’il juge être bon ou mauvais, ou éprouve de l’aversion pour lui » (Eth IV, 19).

Cette tendance conduit même à méconnaître la spécificité de la complexion d’autrui, car, ne disposant pas d’informations nous permettant d’analyser le comportement de l’autre, nous lui attribuons automatiquement les mêmes motivations que les nôtres :

« S’ils ne peuvent avoir connaissance de ces causes par autrui, ils ne leur reste qu’à se retourner vers eux-mêmes et à réfléchir aux fins qui les déterminent d’habitude à des actions semblables, et à juger ainsi nécessairement, d’après leur naturel propre, celui d’autrui » (Eth I, Appendice).

Une telle démarche est justifiée, ce qui l’est moins, c’est le fait que chacun généralise son propre point de vue comme si les autres devaient nécessairement s’y plier :

« Chacun pense être seul à tout savoir et veut tout régler selon sa complexion » (TTP, XVII).

Puisque l’autre doit avoir les mêmes motivations que nous, il doit donc aussi avoir les mêmes objets d’amour et les mêmes désirs : l’intolérance nous est naturelle et conduit à l’ambition de domination (voir notre article Les cycles génétiques chez Spinoza (4)).

Surmonter l’intolérance

L’intolérance est naturelle, c’est son contraire, la tolérance, qui ne l’est pas :

« Les hommes sont divers … Aussi pour les supporter tous, chacun avec son naturel propre, il faut une singulière puissance d’âme » (Eth IV, Appendice, Chapitre XIII).

Cette « singulière puissance d’âme » est donnée par la connaissance :

« Le souverain bien de l’esprit est la connaissance de Dieu, et la souveraine vertu de l’esprit est de connaître Dieu » (Eth IV, 28).

La force d’âme obtenue par la connaissance nous met en mesure de comprendre la nécessité des phénomènes naturels, dont font partie les comportements humains et nous amène à supporter d’une âme égale la diversité des voies que suit la nature humaine, c’est-à-dire à devenir tolérants :

«Ainsi, bien que la plupart du temps les hommes se gouvernent en tout selon leurs penchants, cependant de leur commune société peuvent suivre beaucoup plus d’avantages que de dommages. C’est pourquoi il vaut mieux supporter leurs injustices d’une âme égale, et tenter de toutes ses forces de gagner la concorde et l’amitié » (Eth IV, Appendice, Chapitre XIV).

La tolérance, effet de la connaissance,

« est utile à la vie sociale en tant qu’elle enseigne à ne haïr personne, à ne mépriser personne, à ne se moquer de personne, à ne se fâcher contre personne, à n’envier personne » (Eth II, 49, scolie).

Lorsque nous comprenons les raisons des croyances et des superstitions (voir nos articles Dieux anthropomorphes et superstitions (1) et (2)), nous n’avons aucun désir de  haine, ni de mépris, ni d’aucune animosité avec les croyants musulmans ou autres, même si nous ne partageons pas leurs croyances et, en conséquence, nous ne nous engagerons dans aucun prosélytisme athée, à l’origine, par exemple, de certaines publications récentes (Pour en finir avec Dieu de Richard Dawkins ou Dieu n’est pas grand de Christopher Hitchens), par simple tolérance, preuve de notre force d’âme.

Jean-Pierre Vandeuren

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4 commentaires pour Spinoza et l’intolérance

  1. nobias dit :

    Je retiens qu’il faudrait « tenter de toutes ses forces de gagner la concorde et l’amitié », ici comme ailleurs, Spinoza ne fait montre d’aucune espéce d’ambigüité .
    La concorde et l’amitié requierts un investissement de toutes nos forces, pas de demi-mesure donc.

    • vivrespinoza dit :

      Oui, et c’est sous cette forme de « précepte à suivre » que Spinoza l’intègre dans l’appendice de la quatrième partie de l’Ethique qui est globalement destiné à cet effet, rassembler en chapitres les règles de vie dictée par la raison et déduites dans cette partie. En les parcourant, on est frappé par le rapprochement de ces règles de celles dictées par la religion enseignée par le Christ et non détournée par les superstitions mises en place par l’église afin de s’arroger le pouvoir temporel sur le peuple. Le TTP met encore plus ce rapprochement entre la « vraie religion » qui découle de la connaissance vraie de Dieu et celle enseignée par le Christ, que Spinoza considère comme le plus grand des philosophes, le seul ayant jamais atteint la connaissance intuitive.

  2. nobias dit :

    Oui, mais le spinozisme n’en devient pas pour autant un christianisme, n’est-ce pas?
    C’est du moins ce que je pense, car la distinction entre esprit et chair ou le rôle attribué à l’espoir et la crainte, pour ne citer que ces points qui me viennent spontanément, se concilient mal avec la doctrine de l’Ethique.
    On a souvent voulu rapprocher Spinoza de courants philosophique ou religieux, le cabbalisme, le stoïcisme, le cartésianisme, mais sans nier les points de rencontres possibles avec ces doctrines, à trop vouloir tirer spinoza de-ci de-là, on risque de perdre de vue sa profonde originalité et singularité, en somme son génie propre.

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