Le sens de la vie

De tous temps, les hommes, jetés dans l’existence et surtout confrontés aux malheurs et à la mort, se sont posé la question du « sens » de cette existence, sous trois axes : d’où vient-elle ? (axe ontologique), où va-t-elle ? (axe téléologique), quelle valeur a-t-elle ? (axe axiologique).

Pour la plupart des religions, la vie vient de Dieu, sa valeur consiste à l’honorer et elle sera jugée après la mort, le résultat de ce jugement conditionnant la qualité de la vie après la mort, vie éternelle ou réincarnation.

Pour de nombreux penseurs, les deux premières questions n’ont pas de … sens ; ce ne sont pas des questions objectives :

« Quand on commence à se poser des questions sur le sens de la vie et de la mort, on est malade, car tout ceci n’existe pas de façon objective » (Freud).

«  La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien… » (Shakespeare, Macbeth, Acte V, Scène 5).

Les existentialistes non chrétiens, comme Sartre et Camus, soutiennent que l’existence des choses comme des hommes n’a pas de justification rationnelle, elle est « absurde » (n’a pas de sens), totalement contingente, non nécessaire, arbitraire, « de trop » :

« De trop : c’était le seul rapport que je pusse établir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux. En vain cherchai-je à compter les marronniers, à les situer par rapport à la Velléda, à comparer leur hauteur avec celle des platanes : chacun d’eux s’échappait des relations où je cherchais à l’enfermer, s’isolait, débordait. Ces relations (que je m’obstinais à maintenir pour retarder l’écroulement du monde humain, des mesures, des quantités, des directions), j’en sentais l’arbitraire ; elles ne mordaient plus sur les choses. De trop, le marronnier, là en face de moi un peu sur la gauche… De trop, la Velléda… Et moi – veule, alangui, obscène, digérant, ballottant de mornes pensées – moi aussi j’étais de trop. Heureusement je ne le sentais pas, je le comprenais surtout, mais j’étais mal à l’aise parce que j’avais peur de le sentir (encore à présent j’en ai peur – j’ai peur que ça ne me prenne par le derrière de ma tête et que ça ne me soulève comme une lame de fond). Je rêvais vaguement de me supprimer, pour anéantir au moins une de ces existences superflues. Mais ma mort même eût été de trop. De trop, mon cadavre, mon sang sur ces cailloux, entre ces plantes, au fond de ce jardin souriant. Et la chair rongée eût été de trop dans la terre qui l’eût reçue et mes os, enfin, nettoyés, écorcés, propres et nets comme des dents eussent encore été de trop : j’étais de trop pour l’éternité »  (Sartre, La Nausée).

Subsiste cependant pour ses penseurs l’axiologie : même si la vie est absurde, si elle n’a ni origine, ni but objectifs, il faut nous-mêmes y insérer nos valeurs :

« On sent bien qu’il s’agit ici d’entreprendre la géographie d’un certain désert. Mais ce désert singulier n’est sensible qu’à ceux capables d’y vivre sans jamais tromper leur soif. C’est alors, et alors seulement, qu’il se peuple des eaux vives du bonheur » (Camus, Noces) ;

« En vérité, les hommes se donnèrent eux-mêmes tout leur bien et leur mal… C’est l’homme qui mit des valeurs dans les choses, afin de se conserver, – c’est lui qui créa le sens des choses, un sens humain ! C’est pourquoi il s’appelle ‘homme’, c’est-à-dire celui qui évalue [le mot Mensch viendrait d’une racine indo-européenne, men, signifiant « mesurer », juger, évaluer »]. Évaluer, c’est créer : écoutez donc, vous qui êtes créateurs ! C’est leur évaluation qui fait des trésors et des joyaux de toutes choses évaluées » ( Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, I).

Spinoza place simultanément les trois questions relatives au sens de la vie, celles de son origine, son but et sa valeur, dans le cadre de son système métaphysique qui correspond à la conception et l’utilité que s’en fait Karl Popper, celle d’une théorie, certes non falsifiable, mais dont nous pouvons juger de la valeur :

« Si l’on considère à présent une théorie comme la solution que l’on se propose d’apporter à un ensemble de problèmes, cette théorie se prête alors immédiatement à la discussion critique, quand bien même elle serait non empirique et irréfutable. Car nous pouvons désormais poser des questions comme celles-ci : est-ce que la théorie résout effectivement le problème ? Le résout-elle mieux que ne font d’autres théories ? S’est-elle, éventuellement, contentée de déplacer celui-ci ? Est-elle simple ? Est-elle féconde ? » (Conjectures et réfutations).

Partant de l’ontologie, Spinoza nous montre que l’existence de toute chose a une origine : la Nature (qu’il nomme Dieu) en tant que puissance productrice de toutes les choses selon ses lois universelles, physiques, chimiques, biologiques, … Toute chose suit de la nécessité universelle, rien n’est contingent, rien n’est « de trop » :

« Dans la nature, il n’y a donc rien de contingent ; mais toutes choses sont déterminées par la nécessité de la nature à exister et à produire un effet d’une certaine façon » (Eth I, 29).

Ainsi, toute existence a une finalité naturelle : celle de produire les effets qui résultent de sa propre puissance héritée de la puissance de la Nature.

La valeur d’une vie se mesure alors à l’effort de la chose existante  pour produire tous les effets qui résultent de sa propre puissance.

C’est pourquoi Spinoza définit comme suit la vertu de l’homme :

« Par vertu et puissance, j’entends la même chose, c’est-à-dire que la vertu, en tant qu’elle se rapporte à l’homme, est l’essence même de l’homme, ou sa nature, en tant qu’il a le pouvoir de faire certaines choses qui peuvent être comprises par les seules lois de sa nature » (Eth IV, Définition 8).

Mais pratiquement, comment agir par vertu ?

Agir par vertu, c’est  être actif, au sens où :

« Je dis que nous sommes actifs lorsque, en nous ou hors de nous, il se produit quelque chose dont nous sommes la cause adéquate, c’est-à-dire lorsque de notre nature il suit en nous ou hors de nous quelque chose que l’on peut comprendre clairement et distinctement par elle seule. Mais je dis, au contraire, que nous sommes passifs lorsqu’il se produit en nous quelque chose dont nous ne sommes que la cause partielle » (Eth III, définition 2).

Comment alors être actif ?

L’homme est formé d’un corps et d’un esprit qui est l’idée de ce corps. Lorsque l’esprit est actif, le corps l’est aussi, en vertu du fait que corps et esprit sont une seule et même réalité envisagée sous deux attributs différents,  l’Etendue et la Pensée.

La vertu ou l’activité pourra donc se rechercher par l’esprit seul. Par exemple, lorsque l’esprit se forme l’idée adéquate du cercle comme figure engendrée par la rotation d’un segment de droite autour de l’une de ses extrémités, le corps peut produire ce mouvement et tracer ou réaliser un cercle, comme une roue.

Comment rendre alors l’esprit actif ?

L’esprit n’est actif que lorsqu’il forme des idées adéquates :

« Les actions de l’esprit naissent des seules idées adéquates et les passions dépendent des seules idées inadéquates » (Eth III, 3).

De plus, nous savons que seule la connaissance du premier genre est inadéquate, celle fournie par la Raison étant nécessairement adéquate :

« La connaissance du premier genre est l’unique cause de la fausseté, tandis que celle du second et du troisième est nécessairement vraie » (Eth II, 41).

 Spinoza en conclut donc que :

« Agir par vertu n’est rien d’autre en nous qu’agir, vivre, conserver son être (ces trois mots signifient la même chose) sous la conduite de la Raison, d’après le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre » (Eth IV, 24).

Comment enfin trouver cet utile qui est propre à notre esprit ?

L’essence de la Raison n’est rien d’autre que notre esprit, en tant qu’il comprend clairement et distinctement. Ainsi :

« Tout ce à quoi nous nous efforçons selon la raison n’est rien d’autre que comprendre (intelligere) ; et l’esprit, en tant qu’il se sert de la Raison, ne juge pas qu’autre chose lui soit utile, sinon ce qui le conduit à comprendre » (Eth IV, 26).

Grâce à l’enseignement de L’Ethique, on sait ce qu’est le sens spinoziste de la vie, sous les trois directions théoriques d’origine, but et valeur et l’on a aussi les préceptes pratiques pour diriger la vie selon cette valeur, à savoir s’efforcer de comprendre (et de faire comprendre, puisque la connaissance de chacun s’étend grâce au partage des connaissances de tous).

 Jean-Pierre Vandeuren

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3 commentaires pour Le sens de la vie

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami
    Vous avez raison de citer Karl Popper mais Spinoza nous propose davantage qu’une solution à un ensemble de problèmes.
    Spinoza nous invite à changer notre regard et à vivre une aventure fondée sur une extraordinaire vision du monde.
    Spinoza décrit la nature de la réalité : « Dans la nature des choses il n’y a rien que des substances et leurs affections » (E I 6 dém.)
    Il démontre ensuite qu’il n’y a qu’une unique substance que, très vite, il appelle Dieu et, beaucoup plus tard, la Nature.
    Cette description de la nature de la réalité est très incomplète, au dire de Spinoza lui-même (E II préface) mais, ajoute-t-il, elle est suffisante pour « nous conduire comme par la main à la connaissance de l’esprit humain et de sa suprême béatitude »
    C’est ce à quoi nous aurions déjà pu atteindre si nous avions vraiment compris les huit premières définitions de la première partie de l’Éthique.
    Nous le comprenons plus tard, en particulier lorsque nous abordons, à la toute fin de l’ouvrage, la proposition 36 où culmine l’Éthique.
    Nous réalisons alors que l’amour intellectuel de Dieu, c’est-à-dire la joie qu’accompagne l’idée de Dieu comme cause, en tant que nous comprenons que Dieu est éternel, que cet amour donc, est une partie de l’amour infini dont Dieu s’aime lui-même.
    C’est là où nous atteignons à la gloire comme le dit Spinoza dans le scolie.
    La question n’est plus de savoir si la vie a un sens ou s’il nous appartient de lui en donner un.
    La question est de chercher à se maintenir autant que possible dans cette vision du monde, à ne pas perdre de vue cette perspective ontologique, source de la plus grande joie.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      Comme d’habitude, merci pour votre commentaire pertinent. Je vous prie d’excuser ma réponse tardive; j’avais négligé ce blog pendant quelques jours.
      Nous avons déjà beaucoup échangé à propos de ce que vous formulez dans ce commentaire et bien entendu, en spinozistes convaincus tous deux, nous partageons cette perspective ontologique.

      Justement, cette perspective est globale, en ce sens qu’elle permet, par déduction à partir d’elle, d’englober tout ce qui relève de l’humain. Mon propos dans mes articles est exactement de tracer des chemins dans le monde en appliquant cette vision du monde, et , ainsi, d’interpréter et de tenter de résoudre les problèmes qui s’y présentent, comme celui, très récurrent, du « sens de la vie ».

      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Que ton vers soit la bonne aventure
    Éparse au vent crispé du matin
    Qui va fleurant la menthe et le thym…
    Et tout le reste est littérature.

    (Verlaine)

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