Le Manipulateur Pervers Narcissique (2)

Démarche de compréhension spinoziste

Que signifient exactement les trois termes utilisés dans la dénomination ?

Nous les prendrons dans l’ordre inverse de cette dénomination : narcissique d’abord, pervers ensuite et manipulateur enfin.

  1. Le narcissisme

Le narcissisme peut être pensé comme  l’importance excessive accordée à « l’image » de soi. Le dictionnaire commun le définit comme « contemplation de soi ou attention exclusive portée à soi ». Cette notion s’apparente donc à l’orgueil spinoziste :

« L’orgueil consiste à avoir de soi, par amour, une meilleure opinion qu’il n’est juste » (Eth III, Définitions des sentiments, 28),

mais portée à l’excès, il devient ce que Spinoza nomme « suprême orgueil ».

L’orgueil est une forme de l’amour, donc de la joie. Il est donc directement bon en lui-même (« La joie n’est pas directement mauvaise, mais bonne » (Eth IV, 41)), mais il peut être indirectement mauvais, comme tout amour, lorsqu’il est porté à l’excès (« L’amour et le désire peuvent être excessifs » (Eth IV, 44)).

En effet :

« Car les sentiments par lesquels nous sommes chaque jour dominés se rapportent la plupart du temps à quelque partie du corps qui est affecté plus que les autres ; et par  suite les sentiments sont le plus souvent excessifs et enferment l’esprit dans la seule considération d’un unique objet, de sorte qu’il ne peut penser à d’autres » (idem, scolie).

Ainsi, le suprême orgueil, le narcissisme, est extrêmement négatif pour Spinoza :

« Le suprême orgueil ou la suprême dépréciation de soi sont la suprême ignorance de soi (Eth IV, 55) et le signe de la suprême impuissance de l’âme  (Eth IV, 56) ».

« L’orgueilleux aime la présence des parasites ou des flatteurs, mais il hait celle des âmes généreuses », qui est l’énoncé de Eth IV, 57, dont le scolie envisage l’orgueil et la dépréciation de soi sous un autre angle et explique la liaison entre ces deux sentiments au sein d’un même individu :

« Mais il faut bien souligner ici que l’on appelle aussi orgueilleux celui qui a des autres une moindre opinion qu’il n’est juste, et par conséquent, en ce sens ,l’orgueil doit être défini comme la joie qui naît de la fausse opinion par laquelle un homme pense être au-dessus des autres. Et la dépréciation de soi, contraire à cet orgueil, devait alors être définie comme la tristesse qui naît de la fausse opinion par laquelle un homme se croît au-dessous des autres.

Bien que l’appréciation de soi soit contraire à l’orgueil, celui qui se déprécie est cependant très proche de l’orgueilleux. En effet, puisque sa tristesse naît de ce qu’il juge de son impuissance par la puissance ou la vertu des autres, sa tristesse lui sera donc plus légère, c’est-à-dire qu’il se réjouira, si son imagination s’applique à considérer les vices des autres, d’où est venu ce proverbe : « c’est une consolation pour les malheureux d’avoir des compagnons de leurs maux ». Au contraire, il sera d’autant plus attristé qu’il se croira davantage au-dessous des autres. D’où vient que personne que personne n’est plus enclin à l’envie que ceux qui se déprécient à leurs yeux. Ils ont surtout tendance à observer les actions des hommes plutôt pour les blâmer que pour les corriger, et enfin, ils ne louent que leur propre modestie, et en sont fiers, mais toujours cependant en faisant les modestes ».

Ce lien entre l’orgueil et la dépréciation de soi, outre qu’il explique les comportements de dénigrement du pervers (critères 1, 7 et 8 de Isabelle Nazere-Aga) (voir la deuxième phrase soulignée ci-dessus), nous permet de donner un contenu plausible à l’image du « vide intérieur vertigineux » évoqué par Geneviève Reichert-Pagnard. En voyant l’orgueilleux d’abord comme une personne dans la dépréciation de soi, on la considère au départ comme quelqu’un qui s’imagine comme valant moins que les autres. Cette imagination, lorsqu’elle est poussée à l’excès, comme dans le cas qui nous nous occupe, « vide » la personne de toute qualité. De là, cette image de « vide intérieur ».

Chacun cherche à briller, soit positivement, par l’exposé de ses propres qualités, soit négativement par le rabaissement de celles des autres :

« Car, toutes les fois qu’on imagine ses propres actions, on est affecté de joie, et d’une joie d’autant plus grande que ces actions expriment plus de perfection et qu’on les imagine plus distinctement, c’est-à-dire qu’on les peut mieux distinguer des autres et considérer comme des choses singulières. C’est pourquoi on se réjouira absolument dans la considération de soi-même quand on reconnaîtra en soi quelque chose que l’on nie des autres et l’on sera au contraire attristé si l’on imagine que nos propres actions, comparées à celles des autres, sont plus faibles. Et certes on s’efforcera d’écarter cette tristesse en interprétant faussement les actions de ses pareils, ou en embellissant les siennes autant qu’on peut » (Eth III, 55, scolie).

Que reste-t-il alors à celui qui s’imagine dénué de toute qualité, qui est l’objet de ce « vide intérieur » ? Comment peut-il orienter son Conatus, son effort de produire des effets qui découlent de sa propre puissance, s’il estime cette puissance si faible ?

Il ne lui reste plus qu’à utiliser le « principe d’Archimède psychologique » qui consiste à rabaisser les actions des autres, afin de faire paraître les siennes plus élevées, qu’à « interpréter faussement les actions de ses pareils ». Il s’imagine ne plus pouvoir s’affirmer que dans la négation des autres. Cette imagination, poussée à l’excès, conduit alors, de la négation des actions de l’autre à sa négation en tant que sujet et donc à ne voir dans les relations avec autrui que des relations de pouvoir, à ne pas rechercher l’amour et le respect, mais la domination, bref à « pervertir » toutes les relations …

Jean-Pierre Vandeuren

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