Le Manipulateur Pervers Narcissique (3)

2. Perversité et perversion.

Le terme perversité vise, comme celui de perversion, à se rapprocher de l’origine latine perversitas dérivé de perversus (pervers) qui désigne celui qui inverse, renverse ou retourne. De fait, le verbe pervertir est issu de deux mots latins (per qui signifie par et vertere que l’on peut traduire tourner). La traduction littérale serait en tournant ou par détournement (par contournementpar retournement), ou encore par la tournure. Les deux termes (perversité et perversion) tendent à exprimer un concept décrivant les types de comportement qui sont contraires à l’éthique humaine énoncés dans des préceptes moraux qui varient évidemment très fort selon les lieux et les époques.

Si nous désirons nous rattacher au spinozisme, nous devons donc nous demander quels sont les préceptes moraux fondamentaux issus de cette philosophie.

Des deux ouvrages politiques de Spinoza, Le Traité Théologico-Politique et Le Traité Politique, on peut extraire le précepte moral fondamental de pratique de « la justice et la charité », que l’on pourrait exposer en ces termes : respect des lois en général et, dans la mesure où cela n’entre pas en contradiction avec cette règle, dévouement extra-légal à autrui, « amour du prochain ».

Au travers de ce précepte général transparaît la condition nécessaire du respect d’autrui, respect de lui-même et de ses propriétés et donc aussi des expressions d’autrui, à savoir ses sentiments.

Le pervers est donc celui qui, par son comportement, inverse, renverse ou retourne, ce précepte de pratique de la justice et de la charité, et qui, en  particulier, foule au pied le respect d’autrui, allant même jusqu’à l’utiliser comme simple objet. Le pervers, dans ses relations à autrui, ne cherche pas à se dévouer, à aimer et à être aimé, mais à utiliser et à dominer, à être obéi.

Par quel mécanisme en arrive-t-il à ce retournement ?

Il faut considérer le cycle génétique séparateur des hommes (voir Les cycles génétiques chez Spinoza (4)) :

Ambition → Ambition de domination → Envie → Pitié → …

Tout homme désire être reconnu par les autres, c’est l’ambition, qui, en elle-même, renforce les liens humains puisqu’elle est « le désir de la joie qu’accompagne l’idée d’une quelconque de nos actions que nous imaginons louée par les autres » (Eth III, Définitions des sentiments, 35 et 30).

Mais autrui ne va louer l’une de nos actions que si elle correspond à quelque chose qu’il aime lui-même. Et comme les objets d’amour différent pour chaque homme, nous allons nous efforcer qu’autrui aime ce que nous aimons, quitte à le lui imposer : de l’ambition suit l’ambition de domination, qui dégénère en envie lorsque l’objet convoité ne peut être partagé.

La perversité se matérialise donc dans le passage de l’ambition à l’ambition de domination. En ce sens, tout homme est pervers dans une certaine mesure. La perversité pathologique n’apparaît à nouveau que dans l’excès, ici celui de l’ambition de domination. Un mari ou un père qui règne en tyran, imposant sans arrêt ses goûts et ses désirs à sa famille est un pervers pathologique, et même, un pervers narcissique.

Car un pervers est toujours un pervers narcissique puisque l’origine de la perversité, c’est-à-dire du passage de l’ambition à l’ambition de domination, est le désir de reconnaissance de nos actions, c’est-à-dire le désir de reconnaissance de l’image que nous nous faisons de nous-mêmes.

Nous sommes donc tous, dans une certaine mesure, aussi des pervers narcissique :

« Le meilleur, dit Cicéron, est encore conduit par la gloire. Même les philosophes signent de leur nom les livres qu’ils écrivent sur le mépris et la gloire » (Eth III, Définitions des sentiments, 44, explication).

La perversité narcissique pathologique n’apparaît que dans l’excès, dans la démesure.

3. La manipulation.

La manipulation n’est que le moyen utilisé par le pervers narcissique pour passer de l’ambition à l’ambition de domination.

De quelle façon, en effet, parvenir à cette fin ?

Pas question, dans nos sociétés démocratiques en tout cas, ni au sein d’une firme quelconque, d’utiliser directement la contrainte physique directe. Le pervers narcissique est obligé, comme tout un chacun, au respect des lois, sous peine de rétorsions légales. En fait, il semble bien que les personnes classées comme perverses narcissiques par les psychologues sont très pointilleuses sur le respect des moindres règles de comportement socialement imposées : elles paraissent affables, soignent leur apparence, en cas de litige juridique, elles sont très procédurières, …

La seule arme à la disposition du pervers consiste donc à « retourner » (on retrouve ici l’étymologie du terme de perversité ou perversion) le Conatus de l’autre, en tentant de l’orienter dans le sens de ses propres désirs. C’est la « manipulation », que l’on pourrait donc définir comme « la tentative d’orientation du Conatus d’autrui dans le sens des désirs du manipulateur ».

Quels sont les moyens dont dispose le manipulateur pour parvenir à cette fin de réorientation ?

Le Conatus d’un individu (sa dynamique existentielle, sa tendance à produire des effets qui découlent de sa nature propre) est favorisé par la joie qui signale bien une augmentation de sa puissance d’agir et lui permet d’orienter ses désirs dans la production de tels effets. Au contraire sa tristesse, étant diminution de sa puissance d’être, indique un environnement contraire à sa nature propre.

Le manipulateur, en recherche d’orientation des désirs de l’autre dans le sens des siens, se doit donc de  brimer les joies de cet autre (car elles lui montrent le chemin des désirs qui expriment sa nature) et d’en favoriser les tristesses. D’où l’utilisation des « techniques » de rabaissement et de dénigrement relevées dans les critères énumérés dans la section précédente et, notons-le en passant, que la démarche spinoziste déduit comme comportements nécessaires du pervers narcissique : culpabilisation (critères 1, 7, 13), détournement de la logique (critère 6, 25),  critiques, dévalorisations, jugements (critère 8), victimisation (critère 11), menaces, chantages (critère 14),  absence de considération de la personnalité d’autrui (critères 2, 3, 4, 5, 9, 10, 23, …), etc. Mais il se doit aussi, afin que l’autre adopte ses désirs pour les siens, de mettre ces derniers en évidence (critères 6, 17, 18, 19, 22, 25, 28).

En conclusion, la définition spinoziste du manipulateur pervers narcissique pourrait se réduire à celle d’un narcissique excessif, ou d’un « suprême orgueilleux » dans le langage de l’Ethique, puisque c’est la présence de l’excès de focalisation sur sa propre image qui engendre l’excès de la perversité vue comme passage de l’ambition « saine » à l’ambition de domination, la manipulation n’étant, elle, que le moyen nécessaire utilisé pour favoriser ce passage.

Jean-Pierre Vandeuren

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