Il nous exhortait : « Indignez-vous ! »

En un sens, il n’avait pas tort : l’indignation est le moteur du changement social. Il écrivait :

« Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. »

Pour Spinoza, l’indignation est effectivement à la source de la dynamique interne des sociétés politiques, comme l’écrit Alexandre Matheron :

«  Les dirigeants commettent des excès, les sujets s’indignent contre eux, mais les dirigeants ont peur d’être renversés et prennent des mesures qui leur valent le ralliement de la majorité de leurs sujets ; ce qui signifie que cette majorité s’indigne préférentiellement, non plus contre eux, mais contre ce qui subsiste de leurs ennemis.

Il y a une oscillation pendulaire entre une indignation contre l’ordre établi (qui ne fait généralement que le menacer, mais qui, dans les cas extrêmes, le renverse) et une indignation contre les ennemis de l’ordre.

Et cette oscillation pendulaire ne manifeste au fond rien d’autre que le Conatus même de la société politique : son effort obstiné et tenace pour persévérer envers et contre tout dans son être.» (L’indignation et le conatus de l’Etat spinoziste)

En un autre sens, il avait tort : l’indignation, étant une tristesse, elle est directement mauvaise, et, au contraire d’autres tristesses comme la pitié, le remords, la honte, etc., elle ne peut pas être indirectement bonne.

L’indignation est une tristesse, car c’est une haine, une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure :

« L’indignation est la haine envers quelqu’un qui a fait du mal à un être semblable à nous » (Eth III, définitions des sentiments, 20).

Mais, justement, comme c’est une forme de tristesse par la haine interhumaine, elle est toujours mauvaise :

« La haine ne peut jamais être bonne » (Eth IV, 45).

Et cela se comprend car ce que nous haïssons, nous nous efforcerons de le détruire, c’est-à-dire que nous aurons le désir de sa destruction. Ce désir est contraire à la Raison car si nous sommes conduits par cette dernière, tout ce que nous désirons pour nous-mêmes, nous le désirons aussi pour les autres (Eth IV, 37) et il est inimaginable que celui que, par indignation, nous désirons détruire veuille aussi sa propre destruction.

Mais on rétorquera que lorsqu’un résistant désirait détruire les nazis qui asservissaient son pays, cette indignation et ce désir de destruction étaient tout-à-fait légitimes et justifiés en raison.

Oui, mais c’est là que la comparaison trouve ses limites.

Le « quelqu’un » (le nazi) que le résistant hait par indignation n’est plus imaginé comme semblable à lui et le mécanisme d’imitation des sentiments ne joue plus dans ce cas (Eth III, 27), ce qui fait que le désir de sa destruction n’est plus imaginé comme interhumain.

A l’intérieur d’une même société politique, en théorie, tous les hommes y sont imaginés semblables entre eux et le désir de destruction d’autres y est nécessairement contraire à la Raison.

Pourtant il avait raison de désirer que certaines choses changent, par exemple :

« Aux jeunes, je dis: regardez autour de vous, vous y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation — le traitement fait aux immigrés, aux sans-papiers, aux Roms. »

Oui, mais ces changements ne doivent pas être justifiés par l’indignation, pour deux raisons :

D’abord, l’indignation, étant une tristesse, engendre un désir né de cette tristesse. Ainsi, par l’indignation, on ne désire pas directement le bien pour les immigrés, les sans-papiers ou les Roms, on le désire indirectement par la destruction de ce qui cause le mal pour eux, par exemple, par l’éviction des responsables des lois qui les désavantagent.

Il faut toujours favoriser les désirs qui ont la joie pour origine :

« Le désir qui naît de la joie est plus fort, toutes choses égales d’ailleurs, que le désir qui naît de la tristesse » (Eth IV, 18).

Ainsi, il faut vouloir directement le bien des immigrés, sans-papiers et autres, car l’idée de ce bien nous met en joie.

Ensuite, pour un homme vertueux, le passage par l’indignation est mauvaise et inutile, tout comme celui par la pitié (Eth IV, 50), car :

« Toutes les actions auxquelles nous sommes déterminés par un sentiment qui est une passion, nous pouvons être déterminés à les faire, sans lui, par la Raison » (Eth IV, 59).

Ce n’est pas par indignation qu’il faut exiger que le bien s’étende, c’est par Raison :

« Le bien que quiconque pratique la vertu désire pour lui-même, il le désirera aussi pour les autres hommes » (Eth IV, 37).

Ce n’est pas à être indigné qu’il faut exhorter, c’est à vivre sous la conduite de la Raison, c’est-à-dire selon notre esprit en tant qu’il comprend clairement et distinctement.

Mais c’est là un lointain idéal, « aussi difficile que rare », car nous serons tous, toujours, soumis aux passions, humains, trop humains.

Et il était si véritablement humain …

Jean-Pierre Vandeuren

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