L’aversion aux pertes

Daniel Kahneman et Amos Tversky sont les pères de la finance comportementale qui, sur de nombreux points, remet en question les conceptions purement mathématiques qui faisaient préalablement office de loi dans le monde économique au niveau de la prise de décision.

Par exemple, sur la base de constats empiriques, ils décrivent la manière dont les individus évaluent de façon asymétrique leurs perspectives de perte et de gain, en adoptant une aversion beaucoup plus prononcée pour les pertes qu’une attirance pour les gains.

Deux illustrations simples :

Imaginez que vous venez de gagner une grosse somme d’argent, disons 1 million d’euros. Malheureusement, les impôts passent par là et vous réclament 50%, il ne vous restera ‘que’ 500 000 Euros. Un autre scénario pourrait être: Vous avez gagné 500 000 Euros non imposable. Quel scénario vous rend-il  plus heureux?

Bien que les deux scénarios donnent le même montant d’argent, la plupart des gens préfèrent le second.

Un trader boursicoteur va souvent faire l’erreur commune de conserver une position perdante plus facilement qu’une position gagnante. Pire, de nombreux investisseurs vont tenter de baisser leur prix de revient en moyennant la position à la baisse.

A l’inverse, beaucoup traders ont des difficultés à conserver longuement des positions gagnantes, paralysés par la peur de perdre leurs gains en cas de retournement.

Un investisseur va naturellement être prêt à rechercher du risque lorsqu’il est en phase délicate, en moyennant à la baisse par exemple, alors qu’au contraire il va être « excessivement » prudent dans une phase de gain.

Ce déséquilibre va pousser la plupart des investisseurs particuliers à générer de multiples gains faibles, rapidement effacés par de grandes pertes, parfois même fatales pour le capital de départ.

De ce type d’expériences ou de constatations, Kahneman et Tversky concluent à une caractéristique centrale du comportement humain dans un contexte décisionnel : l’aversion aux pertes que nous venons de présenter.

Cette conclusion est l’induction d’une loi à partir d’exemples. Cette caractéristique peut cependant être directement déduite de la psychologie rationnelle spinoziste.

La personne qui est dans une situation de perte, comme l’investisseur engagé dans une opération perdante, vit dans la crainte, cette « tristesse inconstante née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue lui paraît dans une certaine mesure douteuse » (Eth III, Définitions des sentiments, 13). S’agissant d’une tristesse, une diminution de sa puissance d’être et d’agir, il va s’efforcer de la faire disparaître ou, à tout le moins, de la diminuer :

« Quand l’esprit imagine des choses qui diminuent ou empêchent la puissance du corps, il s’efforce, autant qu’il peut, de se souvenir de choses qui excluent l’existence des premières » (Eth III, 13).

L’investisseur, par exemple, pour diminuer la tristesse liée à ses pertes, ne peut que tenter de renouer avec les gains, ou de diminuer ses pertes. Pour se faire, il se refuse à sortir de la transaction, car cela signifierait conserver sa tristesse. Il va donc se résoudre à y rester, soit passivement, en attendant une hypothétique amélioration, soit à prendre des risques accrus, en renforçant sa position, ce qui, en cas de retournement, lui octroierait des gains qui compenseraient ses pertes, opération qualifiée de « moyennisation à la baisse », s’exposant cependant ainsi dans les deux cas à un plus grand risque.

Inversement, si la personne considérée se trouve en situation de gains, elle est déjà dans la joie, une augmentation de sa puissance d’être et d’agir, et va tout faire pour la conserver :

«L’esprit, autant qu’il peut, s’efforce d’imaginer ce qui augmente ou aide la puissance d’agir du corps » (Eth III, 12).

Notre investisseur, par exemple, engagé dans une position gagnante est en joie et désire la conserver. Or cela est très facile : il lui suffit de sortir de son investissement, ce qui lui assure ses gains. S’il décidait de conserver sa position, se replaçant en situation risquée, il entrerait dans l’espoir d’accroître ses profits, l’espoir, cette « joie inconstante née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue nous paraît dans une certaine mesure douteuse » (Eth III, Définitions des sentiments, 12). Sa joie, d’assurée, deviendrait inconstante, et aussi teintée de tristesse car tout espoir est nécessairement accompagné de crainte :

« Il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir » (Eth III, Définitions des sentiments, 13, explication).

Il est donc « naturel » qu’en cas de gain, on désire minimiser les risques.

Jean-Pierre Vandeuren

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