Lecture : méthode syllabique ou globale ? (2)

Dans l’article précédent, nous avons souligné que l’idée de départ de la méthode globale repose sur le constat qu’un bon lecteur ne déchiffre pas, mais reconnaît les mots, voire des groupes de mots.

Un tel constat demande à être confirmé.

Certains voit une telle confirmation dans un autre pseudo constat : notre apparente faculté de lire correctement des mots, c’est-à-dire d’en retrouver le véritable sens, même lorsque les lettres y sont mélangées.

Par exemple (la suite est inspirée de http://www.sauv.net/cmabrigde.php) :

Sleon une édtue de l’Uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des ltteers dans un mtos n’a pas d’ipmrotncae,la suele coshe ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire soit à la bnnoe pclae. Le rsete peut êrte dans un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porlblème. C’est prace que le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe mias le mot comme un tuot.

Tout comme la majorité des personnes qui ont eu ce texte sous les yeux, vous avez probablement réussi à le lire sans difficulté. Pour expliquer ce fait l’auteur nous livre une conclusion définitive (apparemment logique) qui s’attache à relier cette possibilité à la morphologie des mots qui le composent. « Si cette opération intellectuelle est possible, c’est que le cerveau ne lit pas chaque lettre des mots mais considère ceux-ci comme un tout ». Et cette conclusion apporte derechef une confirmation au constat de départ de la méthode globale qui se trouve ainsi justifiée.

L’auteur part donc d’un exemple et en infère, en induit une conclusion. C’est un paralogisme ou un biais cognitif classique : généraliser faussement à partir d’une constatation particulière. Exemple de raisonnement inductif incomplet, donc non rigoureux. La conclusion n’est peut-être pas fausse, mais elle ne peut pas être déduite des prémisses.

Il se fait d’ailleurs que la prémisse (la faculté de retrouver le véritable sens d’un mot même lorsque des lettres y sont mélangées) n’est pas elle-même correcte. Elle semble correcte à cause de la forme de l’exemple proposé, mais il suffit d’en proposer un autre exemple qui, tout en respectant la condition imposée (la place correcte de la première et de la dernière lettre des mots) pour l’invalider.

Petit exercice de lecture :

La cdecane de cet otriaroo selbme ecvsseixe puor un ceitvalicnse ntpoéyhe.

La plupart des gens ne réussissent pas à lire cette phrase, ce qui invalide la prémisse.

Pour quelle raison peut-on facilement déchiffrer les phrases proposées par l’auteur ?

Le cerveau du lecteur n’est pas vierge, pour pouvoir lire il doit passer par une phase d’apprentissage, la seule chose qui soit innée c’est la potentialité de l’accès à la lecture. Derrière ce cerveau il y a un lecteur qui a été soumis à un entraînement puis à une pratique qui lui ont permis de bien posséder le code alphabétique, de se construire un répertoire visuel et surtout de pouvoir anticiper sa lecture à l’aide de nombreux indices fournis par le contexte; le code lui permettant de vérifier son intuition et d’orienter sa recherche.

Revenons au texte, on remarque que le premier mot important est  « université ». Celui-ci est facilement reconnaissable. Université est suivi du mot « de », ce qui implique logiquement le nom d’une ville; à partir de ce moment la réaction en chaîne est engagée.

On peut également remarquer que le texte traite d’un problème qui concerne le monde enseignant, le contexte culturel est fort et vient renforcer les indices sémantiques.

Il est clair que la lecture du texte proposé par l’auteur a été rendue possible grâce à la combinaison de deux facteurs. Tout d’abord les lettres ont été mélangées de façon à ne pas trop troubler la morphologie générale des mots ; d’autre part les indices sémantiques fournis par le contexte ont permis une lecture du type « réaction en chaîne ». Il est également clair, comme le prouve l’exemple ci-dessus, que cette situation ne peut absolument pas être généralisée. Malgré tout on peut se risquer à proposer une explication un peu plus pertinente que celle qui nous a été fournie.

Un bon lecteur qui maîtrise parfaitement le code alphabétique, qui est capable d’anticiper en fonction du sens défini par le contexte peut lire un texte même si les mots de celui-ci ont été remaniés (lettres déplacées voire partiellement supprimées). Cette lecture est rendue d’autant plus aisée que les indices sémantiques sont forts et que la morphologie des mots reste proche de la réalité. Toutefois, en dernier recours c’est toujours le code grapho-phonétique de la langue écrite et parlée qui garantit l’exactitude de la lecture.

On est bien loin de l’interprétation erronée de l’auteur : c’est parce que le cerveau humain ne lit pas chaque lettre elle-même, mais le mot comme un tout.

On décèle donc la présence d’une certaine manipulation dans la présentation de cet exemple. Manipulation consciente ou simple ignorance ? Cette distinction n’est pas anodine.

En effet, nous avons vu que le type de « raisonnement » employé par l’auteur, qui débouche sur une conclusion apparemment logique en ne prenant en compte que la forme des choses sans s’attacher à élaborer le questionnement nécessaire à toute déduction rationnelle, porte un nom : c’est un paralogisme ou un biais cognitif. Cependant, lorsqu’il est fait de mauvaise foi et non par simple ignorance, il porte le nom de sophisme.

Ces fausses déductions permettent à leurs auteurs, manipulateurs ou ignorants d’accréditer des propositions qui ne peuvent être prouvées par la logique ou la raison (dogmes, pensées sectaires, idéologies…), elles prennent leurs sources dans les superstitions, les préjugés, les croyances et l’ignorance. Les paralogismes résultent également de l’illusion que nous donnent nos sens dans l’interprétation de la réalité.

« Je vois le soleil monter et descendre dans le ciel, c’est que bien évidemment il tourne autour de la terre » (paralogisme d’illusion).

Alors, sophisme ou simple paralogisme innocent ?

Dans le cas présent, il semble évident que le but de ce texte est de valider les théories défendues par les pédagogues « globalistes » qui considèrent que la simple reconnaissance morphologique des mots et le sens tiré du contexte peuvent amener à une lecture efficace en niant par ce fait la nature même de notre système de « lecture-écriture», c’est à dire le système grapho-phonétique.

Ces pédagogues ont d’ailleurs plongé plusieurs générations d’élèves dans d’énormes difficultés d’apprentissage.

D’où l’on voit encore l’extrême importance de toujours essayer d’adopter un raisonnement rigoureux, non dirigé par une « cause finale », comme celle de justifier la méthode globale,  dont la méthode hypothético-déductive des mathématiques offre le meilleur paradigme :

« Les hommes ont donc tenu pour certain que les pensées des dieux surpassent de beaucoup la portée de leur intelligence, et cela eût suffi pour que la vérité restât cachée au genre humain, si la science mathématique n’eût appris aux hommes un autre chemin pour découvrir la vérité ; car on sait qu’elle ne procède point par la considération des causes finales, mais qu’elle s’attache uniquement à l’essence et aux propriétés des figures » (Eth I, Appendice).

« Car si les hommes entendaient vraiment les choses, ils trouveraient dans cette connaissance, sinon un grand attrait, du moins (les mathématiques en sont la preuve) des convictions unanimes » (Idem).

Jaen-Perire Vndaueern

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4 commentaires pour Lecture : méthode syllabique ou globale ? (2)

  1. sebastien dit :

    Mcrei puor cet aicrtle. c’est tuujoor un psiilar de vuos lrie.

  2. Spinoza1670 dit :

    Merci pour cet article original, je le rajoute à la liste des articles qui traitent de cette supercherie ou maladresse : http://dr-wettstein-badour-lctuere-extpere.blogspot.com/
    Plus généralement, sur la lecture, je vous invite à regarder dans la liste qui se trouve ici et si possible à l’enrichir et à la diffuser : http://ecolereferences.blogspot.com/2013/01/theorie-de-la-lecture-et-de.html
    En parlant de Spinoza, ça me fait penser que Pascal est connu comme l’inventeur de la méthode phonique en France. http://ecolereferences.blogspot.com/2011/11/methode-de-lecture-de-pascal.html

  3. Spinoza1670 dit :

    Rectification :
    Merci pour cet article original, je le rajoute à la liste des articles qui traitent de cette supercherie ou maladresse : http://ecolereferences.blogspot.com/2011/12/lillusion-ideovisuelle.html

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