« Gérer ses émotions » (1)

Extraordinaires psychologues : ils sont capables de disserter durant des centaines de pages sur un sujet sans prendre la peine de le définir convenablement. Comment est-ce possible ? Sans doute parce que les mots énoncés font partie d’un vocabulaire commun et sont donc susceptibles d’être compris « naturellement » par tous les lecteurs. Mais cette compréhension « naturelle » est totalement subjective et le fond commun véhiculé peut être interprété différemment par chacun, rendant impossible la conviction de tous à une thèse formulée sur de telles bases :

« Et certes tout cela fait assez voir que chacun a jugé des choses suivant la disposition de son cerveau, ou plutôt a mis les affections de son imagination à la place des choses. C’est pourquoi il n’y a rien d’extraordinaire, pour le dire en passant, que tant de controverses aient été suscitées parmi les hommes, et qu’elles aient abouti au scepticisme. Car bien que les corps des hommes aient entre eux beaucoup de convenance ils diffèrent par beaucoup d’endroits, de telle sorte que ce qui paraît bon à l’un semble mauvais à l’autre, ce qui est bien ordonné pour celui-ci est confus pour celui-là, ce qui est agréable à tel ou tel est désagréable à un troisième, et ainsi pour mille autres choses que je néglige de citer ici, soit parce que ce n’est pas le moment d’en traiter ex professo, soit parce que tout le monde est assez éclairé sur ce point par l’expérience. On répète sans cesse : « Autant de têtes, autant d’avis ; tout homme abonde dans son sens ; il n’y a pas moins de différence entre les cerveaux des hommes qu’entre leurs palais : » toutes ces sentences marquent assez que les hommes jugent des choses suivant la disposition de leur cerveau et exercent leur imagination plus que leur entendement. Car si les hommes entendaient vraiment les choses, ils trouveraient dans cette connaissance, sinon un grand attrait, du moins (les mathématiques en sont la preuve) des convictions unanimes » (Eth I, Appendice).

Prenez l’exemple de l’expression « gérer ses émotions ». Elle est formulée dans de multiples présentations, sous la forme de question (« comment gérer ses émotions ? »), ou de conseils (« comment gérer ses émotions »), ou encore d’injonction (« gérez vos émotions ! »), sans que jamais, au grand jamais, elle ne soit définie. Que signifie-t-elle exactement ? Et même, plus élémentairement, que recouvre le terme d’émotion ?

Puisqu’aucune définition de l’émotion ne nous est donnée, essayons d’en extraire une que le sens commun pourrait agréer.

Le sens commun ayant été forgé dès le départ, il nous faut revenir à l’étymologie. Le dictionnaire du CNTRL nous enseigne que le substantif émotion est forgé à partir du verbe émouvoir qui provient du latin emovere, formé lui-même de movere, « mouvoir, remuer » et de ex, « hors de ». Emouvoir, c’est donc mouvoir, remuer, de l’extérieur, agir de l’extérieur sur un sujet afin de le « remuer », l’ « ébranler ».

L’émotion est alors laborieusement définie comme une « conduite réactive, réflexe, involontaire vécue simultanément au niveau du corps d’une manière plus ou moins violente et affectivement sur le mode du plaisir ou de la douleur, sa cause étant extérieure, mais pas seulement extérieure, au sujet qui la vit ».

Si nous nous rappelons, en langage spinoziste, qu’un plaisir augmente notre puissance d’être et d’agir, tandis qu’une douleur la diminue, une émotion est donc une réaction du corps et de l’esprit du sujet à l’action d’une cause extérieure à celui-ci, réaction vécue par ce sujet comme une augmentation ou une diminution de sa puissance d’être ou d’agir.

Mais cela n’est alors rien d’autre qu’une passion, telle que Spinoza l’entend :

« J’entends par passions ces affections de corps qui augmentent ou diminuent, favorisent ou empêchent sa puissance d’agir, et j’entends aussi en même temps les idées de ces affections » (Eth III, Définition 3).

Que signifie à présent « gérer ses émotions (passions) » ? Gérer étant de l’ordre actif, comment imaginer  pouvoir gérer quelque chose que, par définition, nous subissons ? Gérer ce que l’on subit est a priori de l’ordre de l’oxymore.

Les « émotions » que nous subissons, sans pouvoir les gérer, sont nos joies et nos tristesses et leurs dérivées, amours, haines, envies, etc. Elles se produisent de façon quasi immédiate à la suite de notre rencontre avec une cause extérieure.

Ainsi, l’employé qui brigue depuis longtemps un poste et voit celui-ci attribué à l’un de ses collègues, ne peut pas s’empêcher de ressentir de la tristesse et de l’envie, cette « haine qui dispose l’homme à s’attrister du bonheur d’autrui et, au contraire, à se réjouir de son malheur ».

A partir de cette coloration affective du moment, vont naître des désirs particuliers, en concordance avec le cycle génétique des passions de base (voir notre article portant ce titre) :

Conatus + cause extérieure → Joie ou Tristesse → Amour ou Haine → désir particulier → …

Spontanément, l’employé envieux, suivant sa propre complexion  va se voir pousser vers des désirs engendrés par la haine : soit par la haine de l’autre (« pourquoi cet arriviste incompétent a-t-il ce que je n’ai pas ? »), et alors ce seront des désirs de nuire à cet autre (médisances, oppositions, voire violences verbales ou même physiques), soit par la haine de soi , qui débouchera sur la dépréciation de soi (« je suis minable de ne pas avoir ça »), la dépression, voire même le suicide.

Mais entre l’apparition du désir et sa mise en œuvre, s’intercale nécessairement un temps plus ou moins long et c’est dans cet intervalle de temps que peut s’insérer une « gestion », qui ne peut-être qu’une gestion des désirs qui suivent de notre état affectif :

« Ce genre d’affection qu’on appelle passion, c’est une idée confuse par laquelle l’esprit affirme que le corps ou quelqu’une de ses parties a une puissance d’exister plus grande ou plus petite que celle qu’il avait auparavant, laquelle puissance étant donnée, l’esprit est déterminé à penser à telle chose plutôt qu’à telle autre » (Eth III, Définition Générale des Passions).

Explication :

« Enfin, j’ai ajouté : laquelle puissance étant donnée, l’âme est déterminée à penser à telle chose plutôt qu’à telle autre, afin de ne pas exprimer seulement la nature de la joie et de la tristesse, laquelle est contenue dans la première partie de la définition, mais aussi celle du désir » (Idem, Explication).

Nous avons ainsi obtenu une définition spinoziste de l’expression vague « gérer ses émotions » : il s’agit d’orienter les désirs auxquels nous sommes déterminés par l’état affectif que nous subissons.

Reste à savoir comment procéder à cette orientation …

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s