« Gérer ses émotions » (3) : les régimes amincissants

La plupart des articles que nous lisons sont des diffusions d’informations vagues et relèvent de la connaissance du premier genre. Rarement y trouve-t-on de la formation, de la connaissance du second genre. Cela ne signifie pas nécessairement que cette information soit sans intérêt, mais, sans un travail conséquent, elle restera lettre morte.

Ainsi de l’information suivante lue dans un magazine de santé, lecture qui, en fait, a justifié la rédaction de nos deux articles précédents :

« Pour maigrir, la réduction alimentaire et l’exercice physique ne suffisent pas : il est indispensable de gérer ses émotions.

Cet élément est souvent négligé lorsqu’on aborde un régime amaigrissant, qui repose généralement sur le seul facteur « apports et des dépenses caloriques ». Ceci est important, bien entendu, mais pas suffisant, en tout cas pas pour tout le monde. C’est ce que montrent les résultats d’une enquête conduite à l’initiative de l’Association américaine de psychologie, qui a interrogé quelque 1.500 de ses membres, invités à expliquer de quelle manière ils accompagnaient leurs patients dans le processus – difficile – de perte de poids et ensuite – encore plus compliqué – de consolidation.

Le résultat indique que la moitié de ces professionnels accordent autant d’importance à la compréhension et à la gestion de « l’alimentation émotionnelle » (liée au stress, à la perte de contrôle, à l’impulsivité…) qu’à la pratique d’une activité physique ou à la limitation des apports caloriques. Les autres établissent une hiérarchie différente, sachant que l’écrasante majorité des répondants considère que cet aspect psychologique est bien trop négligé.

Beaucoup disent avoir expérimenté avec succès des approches comme la thérapie cognitivo-comportementale ou la méditation de pleine conscience ; alors qu’ils insistent sur l’importance des programmes de motivation, de planification d’objectifs et de soutien émotionnel. En tout cas, pour mettre toutes les chances de son côté, il vaut mieux ne pas se lancer seul dans l’aventure. »

Sachant que la  perte de poids est une préoccupation importante de nombreuses personnes, le sujet de cet article est intéressant. Mais comment utiliser l’information très vague qui nous y est fournie ?

Que signifient « gérer ses émotions » et « alimentation émotionnelle » ? Quel lien existe-t-il entre ces deux notions, à part la présence du terme « émotion » ? Quelle application concrète pour la perte de poids ou la conservation d’un poids idéal peut-on en tirer ?

L’explicitation de l’expression « gérer ses émotions » a fait l’objet des deux précédents articles.

Qu’entend-on maintenant par une « alimentation émotionnelle » ?

Apparemment, et c’est ce que semble aussi désigner l’article cité, l’alimentation émotionnelle correspondrait au fait de manger, non parce que l’on a faim, mais pour « s’assurer un confort émotionnel »,  pour lutter contre la fatigue, pour combler la solitude, pour combattre un stress, etc.

Admettons, mais quel est le lien avec la perte ou la reprise de poids ? Comment insérer cette notion dans le processus d’un régime bien mené : restrictions de rentrées et augmentations des dépenses caloriques ?

Nous avons établi que les émotions devaient être comprises comme les passions définies dans L’Ethique. On peut donc se placer dans la situation d’un régime alimentaire et y considérer le cycle génétique des passions de base qui nous y intéresse. L’individu vit un « flottement d’âme », une ambivalence de sentiments :

Conatus + nourriture aimée mais imaginée proscrite pour le régime → ambivalence

                          ↗  joie            → amour  →  désir de manger cette nourriture

De sentiments

                          ↘  tristesse    → haine    →  désir de ne pas manger cette nourriture

« Gérer ses sentiments » va consister ici à orienter son désir de façon à privilégier celui de ne pas céder à la tentation de la prise de la nourriture aimée.

En ce sens, le désir de cette nourriture pourrait être qualifié d’ « alimentation émotionnelle », alors que l’autre d’ « alimentation rationnelle », la raison dictant la nécessité de la perte de poids (justifiée ou non, comme simple cohérence avec la décision prise d’entamer ou de poursuivre un régime).

Par quel mécanisme le premier désir devient-il « émotionnel », dans le sens où il est déterminé par un amour « ébranlant » qui le rend très difficilement combattable ?

La restriction alimentaire sévère à laquelle on se soumet durant un régime est elle-même responsable de la puissance de ce désir. En effet, plus un aliment qu’on aime devient tabou et plus on le désire car « Tout ce que nous imaginons conduire à la joie, nous nous efforçons de le faire se produire » (Eth III, 28). Par ailleurs, provenant d’une joie, il a plus de force qu’un désir déterminé par une tristesse (comme le désir d’ « alimentation rationnelle ») car « Le désir qui naît de la joie est plus fort, toutes choses égales d’ailleurs, que le désir qui naît de la tristesse » (Eth IV, 18). Ce désir d’ « alimentation émotionnelle » part donc avec un avantage indéniable sur  son concurrent, ce qui explique la difficulté d’y résister. Difficulté qui va se renforcer au cours du temps car l’amour pour l’aliment interdit augmentant, son désir aussi : « Le désir qui naît d’une tristesse ou d’une joie, d’une haine ou d’un amour, est d’autant plus grand que le sentiment est plus grand » (Eth III, 37).  Ceci explique clairement pourquoi tout régime trop drastique est soumis à un inéluctable échec, à courte (échec de sa poursuite) ou à longue (reprise du poids perdu) échéance.

On déduit aussi de Eth III, 37 que le fait de céder au désir irrésistible de manger l’aliment interdit fait entrer le sujet dans le cercle vicieux de la restriction et de l’échappement. A un certain stade, l’envie de cet aliment est si forte que l’interdiction de le manger renforce la frustration, la sensation de faim et l’angoisse. Plus on se rapproche  du moment où l’on va craquer et plus le sentiment de dévalorisation et d’échec sera grand. Après avoir cédé au désir de manger, le sentiment de culpabilité est à son comble. Le risque est alors de supprimer le repas suivant ou de développer une restriction sévère renforçant encore le cercle vicieux.

Comment faire pour ne pas entrer dans cette mécanique inéluctable d’échec ?

On a bien vu que le désir d’ « alimentation émotionnelle » tire sa force du fait qu’il est déterminé par une joie et un amour, alors que son concurrent est déterminé par une tristesse et une haine. Vu autrement, le désir déterminé par une joie est une bonne orientation du Conatus puisqu’il le renforce (le Conatus est l’effort pour persévérer dans notre être et la joie favorise cet effort), tandis qu’un désir déterminé par une tristesse contrarie le Conatus.

En plaçant le régime alimentaire sous l’idée imaginative du rejet d’aliments qu’aime nécessairement  notre corps, on place de facto le désir de ne pas les manger, désir dont la réalisation assure le succès du régime, en position défavorable de désir engendré par la tristesse et la haine, et ainsi, les bases du régime se trouvent sapées dès l’origine.

Il y a trois possibilités de contourner ce défaut.

On peut adopter un régime basé sur la consommation non restrictive d’aliments appréciés (et consommateurs d’énergie). C’est le cas du régime « Dukan » qui engage à une alimentation presqu’uniquement protéinée. On devine cependant qu’un tel régime est carencé en certains éléments et l’on sait que dans la majorité des cas, même si le régime a abouti à une perte conséquente et rapide de poids, ce dernier est repris assez rapidement aussi. Ce défaut de tels régimes s’expliquent par le cycle génétique des joies et des tristesses au niveau du corps. La joie d’une telle perte de poids est locale puisqu’elle favorise certaines parties du corps au détriment d’autres et a donc une tendance naturelle à l’excès et, de ce fait, à basculer dans la joie indirectement mauvaise et, ensuite, dans la tristesse.

Ce n’est pas le cas de de la deuxième possibilité, représentée principalement par le régime « Weight Watcher ». Ici, il s’agit de rester dans le même cycle, mais en favorisant l’équilibre alimentaire, on diminue la frustration envers les aliments aimés mais caloriques, et donc l’intensité de la joie, de l’amour et ainsi la force du désir d’ « alimentation émotionnelle » qui devient dès lors plus facile à combattre. Et, effectivement, on constate une plus grande efficacité à long terme de ce type de régime.

Enfin, on peut aussi faire en sorte que le désir de ne pas manger certains aliments, même fortement appréciés, soit engendré par un sentiment de joie et d’amour, tandis que le désir de les manger naisse, lui, d’un affect de tristesse et de haine, bref d’inverser l’ambivalence du cycle génétique schématisé ci-dessus. Pour cela, il faut, dès le départ, envelopper imaginativement sa joie dans une idée d’obtention d’un corps sain, svelte et puissant.

D’où le schéma :

Conatus + idée imaginative d’un corps sain, svelte et puissant → ambivalence

                          ↗  joie            → amour  →  désir de ne pas manger cet aliment

De sentiments

                          ↘  tristesse    → haine    →  désir de  manger cet aliment

Une façon d’y arriver serait d’axer le régime primordialement sur la pratique d’un sport, en vue de sculpter son corps, ce qui entraîne aussi une dépense de calories et, secondairement, sur la restriction alimentaire, comme appui de la dépense de calories, c’est-à-dire d’inverser l’ordre habituel des priorités d’un régime vu sous un angle classique.

Jean-Pierre Vandeuren

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