Spontané, vous avez écrit spontané ?

Oui, oui, pas plus loin que dans les deux derniers articles, nous avons écrit spontanément « Sois spontané », sans même nous poser la question de la définition de la spontanéité, tant la signification de ce mot nous semblait évidente, communément partagée. Etre spontané, c’est être soi-même, sans influence extérieure. D’ailleurs, l’ordre « Sois toi-même » est aussi une injonction paradoxale, ce qui est nécessaire puisqu’il s’apparente à « Sois spontané ». Mais chacun recherche à « être lui-même », c’est-à-dire à obéir à l’injonction auto-intimée sous-jacente, mais toujours aussi paradoxale, « Sois toi-même », ce qui semble dès lors impossible. C’est bien dommage ça.

Soyons socratique et admettons que nous avons utilisé le mot « spontané » sans nous donner la peine de bien le définir.

Le mot « spontané »

Le mot « spontané » vient du bas latin « spontaneus », issu lui-même du latin classique « spons, spontis », « volonté », usité seulement à l’ablatif pour signifier « d’après la volonté de (quelqu’un) » et au génitif « de (sa) propre volonté » (Dictionnaire du CNRTL).

« Agir spontanément », c’est donc « agir d’après sa propre volonté ».

Mais qu’est-ca que la volonté ?

Pour Spinoza, la volonté n’est qu’une notion universelle vide de réalité qui ne se distingue pas des actes particuliers, les volitions, qui l’ont engendrée :

« Mais, avant d’aller plus loin, il faut noter ici que par volonté j’entends la faculté d’affirmer ou de nier, et non le désir ; j’entends, dis-je, la faculté par laquelle l’esprit affirme ou nie ce qui est vrai ou ce qui est faux, et non celle de ressentir le désir ou l’aversion. Or comme nous avons démontré que ces facultés sont des notions universelles qui ne se distinguent pas des actes particuliers à l’aide desquels nous les formons, la question est maintenant de savoir si les volitions elles-mêmes ont quelque réalité indépendante des idées que nous avons des choses. La question, dis-je, est de savoir s’il y a dans l’esprit une autre affirmation ou une autre négation au-delà de celle que l’idée enveloppe en tant qu’idée ; et sur ce point, voyez la Propos. suivante ainsi que la Déf. 3, partie 2, afin de ne pas prendre la pensée pour une sorte de peinture des choses. Car je n’entends point par idée les images qui se forment dans le fond de l’œil ou, si l’on veut, au centre du cerveau, mais les concepts de la pensée » (Eth II, 48, Scolie).

Les volitions, elles, ne se distinguent pas des idées :

« Il n’y a dans l’âme aucune autre volitions, c’est-à-dire aucune autre affirmation ou négation, que celle que l’idée, en tant qu’idée, enveloppe » (Eth II, 49).

Et en conséquence, volonté et entendement sont identiques :

« La volonté et l’entendement sont une seule et même chose » (Idem, Corollaire).

On arrive ainsi enfin à la définition spinoziste :

« Agir spontanément » c’est agir selon la Raison, c’est-à-dire ici former des idées adéquates de ses affects et donc de soi.

Contradiction avec le sens commun

Cette définition heurte le sens commun qui associe  spontanéité et irréflexion, trois synonymes courants en étant instinctif, irréfléchi et impulsif.

Un sentiment est constitué de l’affection corporelle consécutive à une rencontre et de l’idée confuse de cette affection. Former une idée adéquate de ce sentiment demande un travail difficile de la Raison, celui de rechercher l’idée de la cause de cette idée confuse. Mais c’est ce travail qui permet à l’esprit de se connaître lui-même, d’être lui-même, et donc d’être « spontané » au sens spinoziste (voir notre article Causalité), qui se révèle ainsi en totale contradiction avec le sens vulgaire de la spontanéité.

Mais le langage courant relève de la connaissance par signes, connaissance du premier genre, dans lequel chacun  met sa propre complexion. Il est dès lors plus un vecteur de discorde que de concorde.

C’est d’ailleurs ce statut de connaissance imaginative, confuse et partielle, du langage qui autorise la construction paradoxale. Les injonctions « Sois spontané » ou « Sois toi-même » perdent leur caractère paradoxal lorsque les mots qui y sont utilisés sont clairement définis : elles deviennent « Forgent des idées adéquates de tes sentiments et de toi-même », travail clairement et précisément défini.

Voilà donc une autre arme spinoziste pour démonter les injonctions paradoxales.

Une autre application : éviter le piège de l’injonction paradoxale à l’auto-évaluation

Dans un apprentissage, l’idéal est que l’apprenant s’autoévalue correctement afin de s’autonomiser davantage dans son étude en étant capable d’y situer son avancement. Mais une auto-évaluation doit éviter le piège de l’injonction paradoxale.

Ce piège résulte d’une hétéro-évaluation intériorisée du type : « Je dois m’évaluer comme il m’évaluerait ! », détournant l’auto-évaluation de sa visée d’autonomie du sujet. Ainsi, une analyse des rôles respectifs des acteurs s’avère nécessaire afin de dépasser l’éventuelle communication paradoxale dans laquelle se situe l’auto-évaluation. Cette communication paradoxale, engendrée souvent de manière inconsciente par « l’invitation » non négociée à s’autoévaluer, place le sujet dans une situation d’ambiguïté, voire de contradiction. Devant répondre à une injonction paradoxale du type :  » Jugez-vous comme je vous jugerais ! « , le sujet qui se sent piégé, piégera en retour l’initiateur du processus d’auto-évaluation. Plusieurs injonctions paradoxales peuvent être présentes lors de démarches auto-évaluatives. Elles pourraient être traduites par les quelques paraphrases que nous avons détaillées : «  Sois spontané ! Sois toi-même ! » ou encore «  Ne fais pas attention à moi !… ». Injonctions paradoxales du fait que ces énoncés transmettent des messages contradictoires, plaçant le sujet à qui ils s’adressent dans une situation inconfortable n’amenant aucune bonne réponse. Or, l’auto-évaluation authentique demande une prise de position délibérée du sujet, s’autorisant le risque de s’éloigner de ce que l’observateur dirait à sa place. Dès lors, une telle auto-évaluation ne peut résulter de l’obligation de s’autoévaluer et/ou de la conformité aux attentes de l’autre. Au « Jugez-vous comme je vous jugerais ! » s’ajoute alors le « Jugez-vous cependant en toute indépendance d’esprit et pas pour me faire plaisir ou esquiver tout désaccord avec moi ! », qui vise à préciser la première injonction, à éviter le piège qui n’est autre que celui de la discorde sous-jacente à au genre imaginatif de la connaissance qu’est le langage.

On ne le répètera jamais assez :

« La plupart des erreurs consistent en cela seul que nous ne donnons pas correctement leurs noms aux choses » (Eth II, 47, Scolie).

Jean-Pierre Vandeuren

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