Faites votre malheur vous-même (Paul Watzlawick) (1)

Informations et formation

On qualifiera d’information toute donnée pertinente que nous sommes capables d’interpréter pour nous construire une vision du monde ou pour l’insérer dans une telle vision et pour interagir  avec le monde.

Les informations sont des faits bruts, in-formes, sans forme, sans interprétation.

Ces informations ne prennent un sens qu’au sein d’une vision du monde :

« Si l’on veut tirer tout le parti possible de faits, il faut se donner une perspective, c’est-à-dire de quoi ordonner conformément à une problématique l’ensemble quelque peu proliférant des faits, bref un principe de discipline du matériel empirique » (Frédéric Lordon).

« Les « faits » humains ne parlent jamais d’eux-mêmes et livrent leur signification seulement lorsque les questions qu’on leur pose sont inspirées par une théorie philosophique d’ensemble » (Lucien Goldmann).

On qualifiera de formation l’interprétation des informations au sein d’une théorie philosophique d’ensemble, comme effets résultant de causes mises en évidence par cette théorie.

C’est ainsi que n’importe quel fait psychologique observé peut être inséré dans la psychologie rationnelle spinoziste et y être interprété.

Nous allons nous livrer à cet exercice pour les faits qui nous sont livrés dans le livre Faites vous-même votre malheur de Paul Watzlawick, l’une des figures principales de l’école de psychologie de Palo Alto que nous avons déjà évoquée dans nos articles sur les injonctions paradoxales.

Faites votre malheur vous-même

Dans cet ouvrage Paul Watzlawick nous livre 12 comportements utilisés par de nombreuses personnes pour se pourrir la vie et envenimer leurs relations avec leurs semblables. Il les présente de façon humoristique comme des méthodes infaillibles à utiliser pour faire nous-mêmes notre malheur, d’où le titre ironique du livre.

Ce sont des « faits » humains bruts, des informations livrées sans interprétation cohérente.

Nous allons les ordonner et les éclairer au moyen de la psychologie rationnelle développée dans la troisième partie de L’Ethique.

Paul Watzlawick expose 6 comportements individuels et 6 comportements interindividuels.

Avant de les aborder, il importe cependant de définir le bonheur tel que Spinoza l’entend, puisque le titre du livre mentionne son contraire, le malheur, et, aussi, parce que, suivant en cela de nombreux auteurs, Watzlawick se garde bien de le définir prétendant qu’il est affaire personnelle, tout en le citant sans arrêt.

Le bonheur

Si la plupart des auteurs qui ont scruté l’âme humaine en arrivent à la conclusion qu’il s’agit d’une notion trop personnelle, c’est parce qu’ils se cantonnent aux sentiments passifs, qui sont aussi divers que le sont les hommes et les situations qu’ils vivent :

« Des hommes différents peuvent être affectés de différentes façons par un seul et même objet, et un seul et même homme peut être affecté par un seul et même objet de différentes façons à des époques différentes » (Eth III, 51).

« Tout sentiment d’un individu diffère du sentiment d’un autre autant que l’essence de l’un diffère de l’essence de l’autre » (Eth III57).

Comme ces auteurs conçoivent le bonheur comme la          satisfaction des désirs qui suivent des sentiments, et que ces désirs sont aussi divers que ces derniers, il n’est pas étonnant qu’ils en concluent au caractère tout-à-fait personnel du bonheur, et dons aussi du malheur.

Ainsi de l’un des plus grands des philosophes, Emmanuel Kant :

« Le concept du bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’à tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept de bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c’est-à-dire qu’ils doivent être empruntés à l’expérience ; et que cependant pour l’idée de bonheur un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future, est nécessaire. »

Spinoza place le bonheur du côté des sentiments actifs, c’est-à-dire guidé par la Raison, l’esprit en tant qu’il comprend clairement et distinctement, et qu’il appelle Force d’âme :

 « Le bonheur consiste pour l’homme à agir, vivre, pouvoir conserver son être (ces trois mots signifient la même chose) sous la conduite de la Raison, d’après le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre » (Eth IV, 18, Scolie et 24).

Le bonheur s’acquiert en produisant des effets dont nous sommes la cause adéquate, c’est-à-dire qui peuvent se comprendre par notre seule nature, autant que faire se peut.

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Faites votre malheur vous-même (Paul Watzlawick) (1)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami
    Parlant du bonheur chez Spinoza, vous associez E IV 18 sc. et E IV 24 pour écrire :
    « Le bonheur consiste pour l’homme à agir, vivre, pouvoir conserver son être (ces trois mots signifient la même chose) sous la conduite de la Raison, d’après le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre »
    En réalité, la proposition E IV 24 s’énonce :
    « Agir absolument par vertu n’est en nous rien d’autre qu’agir, vivre, conserver son être (trois façons de dire la même chose) sous la conduite de la raison, et ce d’après le fondement qui consiste à rechercher son propre utile. » (traduction Pautrat)
    Dans le scolie d’E IV 18, Spinoza écrit :
    « |…] le fondement de la vertu est l’effort même pour conserver son propre être, et […] la félicité consiste en ce que l’homme peut conserver son être » (ibid.)
    Il est vrai que d’autres traducteurs (Misrahi, Guérinot) ont rendu le felicitas latin par bonheur, ce qui justifie votre rapprochement.
    Précisément, Spinoza ne parle pas de bonheur (bon heur) au sens d’agurium mais de felicitas et, de plus, dans deux sens.
    Je donne ici un extrait d’un texte que l’on peut trouver en :

    http://www.accordphilo.com/article-bonheur-53752128.html

    « Il est alors remarquable que Spinoza emploie le même terme [felicitas] pour désigner d’une part la satisfaction simplement empirique prise au déploiement de la conservation de soi (le conatus) et, d’autre part, la satisfaction de soi issue de la connaissance vraie et de la liberté véritable. Il s’agit toujours de bonheur: («l’utile» produit une joie qui est bonheur (l’envieux se réjouit du «malheur» des autres, le généreux se réjouit de leur «bonheur»). La connaissance réfléchie produit un bonheur: mais celui-ci est la véritable réalisation de son essence, il est d’abord jouissance de «l’utile propre», c’est-à-dire spécifique, il est ensuite la plus haute félicité, «cette satisfaction de soi» qui est béatitude. »

    Vous terminez votre article par :
    « Le bonheur s’acquiert en produisant des effets dont nous sommes la cause adéquate, c’est-à-dire qui peuvent se comprendre par notre seule nature, autant que faire se peut. »
    Cette conclusion vise le bonheur au premier sens mais il resterait à voir comment s’acquiert le bonheur au deuxième sens, c’est-à-dire la béatitude.

    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

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