Marx et Spinoza (1)

« On reconnaît volontiers au Marxisme la plus profonde analyse du travail jamais faite, mais on signale son incapacité à accueillir une analyse du désir » (Michel Aglietta et André Orléan).

A propos de la « valeur d’usage »

Nous avons vu que l’analyse économique de Marx part des marchandises et en étudie leurs valeurs (valeurs d’échanges), ce qui la conduit à la considération du travail. Cependant, à partir de là, elle ne s’intéresse plus à l’autre valeur de la marchandise, la valeur d’usage, notion cruciale pourtant car c’est elle qui sanctionne l’échangibilité de la marchandise sur le marché : si elle ne se trouve être que d’une valeur d’usage restreinte, elle n’y trouvera que peu d’acquéreurs et sa production sera un échec commercial. Il est donc important de se pencher sur cette valeur d’usage. Quels en sont les moteurs ? En termes modernes, il s’agirait plutôt d’une question relevant de « marketing » et d’ « études de marché » que d’économie proprement dite, et enfin de publicité destinée à éveiller l’intérêt envers le produit. Mais tout est lié et cette question doit être posée : il convient de rechercher la source de sa valeur d’usage, surtout lorsque ce produit dépasse, souvent de loin, la sphère des nécessités de l’existence. Or, Spinoza, à quatre siècles de distance, nous fournit la solution de ce problème : cette source se situe dans le Conatus humain :

« Nous ne faisons effort vers aucune chose, nous ne la voulons pas et ne tendons pas vers elle par appétit ou désir, parce que nous jugeons qu’elle est bonne ; c’est l’inverse : nous jugeons qu’une chose est bonne, parce que nous faisons effort vers elle, que nous la voulons et tendons vers elle par appétit ou désir » (Eth III, 9, scolie).

En particulier, aucune marchandise n’a de valeur d’usage intrinsèque ; ce n’est que le Conatus humain, le Désir, qui lui en confère une. La publicité a d’ailleurs bien senti que plutôt de vanter les mérites distinctifs d’un produit, elle devait actualiser le Conatus grâce aux mécanismes affectifs associatifs, au premier rang desquels se trouve l’imitation. A ce propos, rappelons ce que nous en disions dans notre article Les sentiments :

En termes plus modernes, le désir est donc une tendance devenue consciente d’elle-même, qui s’accompagne de la représentation du but à atteindre et souvent d’une volonté de mettre en œuvre des moyens pour atteindre ce but. Le désir est à distinguer du besoin, qui renvoie au manque et à ce qui est utile pour le combler. Dans la distinction entre « désir » et « besoin », on peut voir le désir comme une caractéristique de l’individu dans ce qu’il a d’unique. Ainsi le désir est particulier et donc propre à chacun. Désir et besoin se distinguent aussi par la nature de l’objet visé. L’objet du besoin procède d’une fonction que l’individu vise à travers lui, alors que l’objet du désir représente quelque chose d’autre que lui-même. Il y a dans le désir une dimension symbolique de représentativité de l’objet visé. Le besoin est de l’ordre de l’avoir; le désir est de l’ordre de l’être. C’est cette distinction qui peut être faite entre une réclame et une publicité : alors que les réclames sont censées susciter le besoin de posséder tel ou tel objet pour sa fonctionnalité  (on vante les mérites d’une voiture parce qu’elle est plus performante), la publicité montre des personnes idéales auxquelles il s’agit de s’identifier à travers la possession de tel ou tel objet (il s’agit d’acheter une belle voiture pour être un bel homme riche incarnant la réussite sociale).

A propos de la « lutte des classes »

Si maintenant nous regardons brièvement le versant philosophique de l’œuvre de Marx, d’inspiration hégélienne, dont la récupération du concept dialectique nous enseigne que si l’histoire est en mouvement, c’est qu’elle a un moteur : la lutte des classes. Ce sont les contradictions fondamentales des rapports sociaux capitalistes qui engendrent les transformations historiques. Mais, en admettant que nous puissions parfaitement définir les classes sociales en présence –ce qui n’est nullement évident-, comment expliquer le dynamisme d’une telle structure ? D’ailleurs, en général, comment expliquer le dynamisme, la persévérance dans l’existence et la disparition de n’importe quelle structure ou institution humaine ?

« Les institutions sont issues de la violence du désir humain et leur action normalisatrice sur lui provient de leur rapport d’extériorité au choc des désirs qui se contrarient les uns les autres » (Michel Aglietta et André Orléan).

Qu’est-ce à dire sinon que c’est à nouveau le Conatus humain qui se trouve à la source des structures et que, réciproquement, ces institutions, à leur tour, structure ce Conatus ?

En d’autres termes, ce sont les Désirs humains qui créent les groupes auxquels ils participent, n’importe quel groupement, entreprises économiques, institutions comme l’institution juridique, Etats, …, mais qu’inversement, lorsqu’un individu fait partie d’un certain groupe, son Conatus va, au moins en partie, s’aligner sur le Conatus de ce groupe. C’est ainsi que des individus peuvent en arriver à consacrer leur existence à la prospérité de leur entreprise (les « workaliques »), qu’un procureur s’acharnera sur un prévenu au mépris même de toute mesure juridique, qu’un patriote offrira sa vie pour son souverain, …

Ainsi par exemple, toute institution religieuse façonne les Conatus humains dès l’enfance, au profit des prêtres et des tyrans :

Spinoza, dans le TTP (Préface), montre que la « servitude volontaire », obtenue par les souverains repose sur l’utilisation à leurs profits des religions :

« Le grand secret du régime monarchique et son intérêt vital consistent à tromper les hommes en travestissant du nom de religion la crainte, dont on veut les tenir en bride, de sorte qu’ils combattent pour leur servitude, comme s’il s’agissait de leur salut et pensent non s’avilir, mais s’honorer au plus haut point lorsqu’ils répandent leur sang et sacrifient leur vie, pour appuyer les bravades d’un seul individu ».

Ce raisonnement a d’ailleurs été étendu par Hannah Arendt au cas des idéologies, qui en structurant le Conatus des masses populaires en situation de désarroi, a permis l’avènement des deux grands totalitarismes du siècle passé, l’hitlérisme et le bolchevisme.

Et c’est ainsi « pourquoi Dieu modifié en Allemand doit tuer Dieu modifié en Turc » (Bayle).

Nous développerons plus en détail les liens entre Conatus des groupes humains et Conatus des individus humains dans des articles ultérieurs.

A propos des « crises »

La théorie économique de Marx rend bien compte de la nécessité de la survenance des crises économiques par les contradictions internes au système capitaliste. La contradiction principale à l’origine des crises est l’augmentation de la production, nécessitée, elle,  par la recherche sans limite du profit et de l’accumulation du capital, mais sans augmentation de la consommation : ce sont les crises de surproduction qui débouchent sur des destructions massives, à la suite desquelles le processus de reconstruction permet de faire redémarrer la production via la consommation nécessaire pour cette reconstruction.

Les crises apparaissent donc comme des effets d’une dynamique engendrée par des contradictions. Mais à nouveau, quelle est la source ultime de ces contradictions ? Il faut encore et toujours y voir le travail des Conatus humains orientés par les passions et en lutte les uns contre les autres :

« En tant que les hommes sont dominés par des sentiments qui sont des passions, ils peuvent s’opposer les uns aux autres » (Eth IV, 34).

C’est le Conatus actualisé en conatus du capital, ou plus exactement en conatus du capitaliste, qui s’efforce spécifiquement en vue d’augmenter indéfiniment ses profits et d’accroître ses avoirs au maximum et c’est cet effort qui est la source de la décision d’augmentation indéfinie de la production.

On voit ainsi que la théorie du Conatus humain forme le soubassement non dévoilé des conduites économiques, que ce soit en régime capitaliste ou féodal ou esclavagiste d’ailleurs.

Jean-Pierre Vandeuren

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