Marx et Spinoza (3)

Le déploiement du Conatus de l’individu qu’est le groupe humain structuré

L’individu groupe, jeté dans l’existence, va tendre nécessairement à y persévérer, tout comme l’individu humain. Cette tendance naturelle, cette poussée à se déployer au maximum dans la vie, à actualiser le plus possible sa puissance par des effets, est son Conatus. Cette notion, en effet s’applique dans la théorie spinoziste à toute chose particulière :

« L’effort (Conatus) par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien en dehors de l’essence actuelle de cette chose » (Eth III, 7).

Ainsi, la définition spinoziste du management d’une entreprise, commerciale ou autre, pourrait être : « Mise en œuvre et coordination des fonctions et des personnes qui remplissent ces fonctions de façon à favoriser au maximum le Conatus de l’entreprise ».

Le Conatus d’un groupe, comme une entreprise par exemple, consiste à s’efforcer de fournir le meilleur service ou le meilleur produit dont la réalisation constitue son essence spécifique ; c’est ce en quoi consiste l’actualisation de sa puissance par des effets. Meilleurs seront les produits qu’elle réalisera, plus grande sera l’actualisation de sa puissance. Cette réalisation peut être mesurée au niveau de tous ses services ou sous-individus : excellence des conceptions, des usinages, de la gestion des stocks, des ressources humaines, du marketing, des vendeurs, etc. La satisfaction des « clients » est le critère ultime de jugement de la qualité fournie et conditionne les profits et la croissance dans le cas d’une entreprise commerciale. On peut encore appeler « joie » pour le groupe le passage de celui-ci à une plus grande puissance d’agir et « tristesse », son passage à une moindre puissance d’agir.

Si nous considérons une entreprise commerciale, le déploiement de son Conatus va, tout comme pour celui de  l’homme, s’effectuer selon trois plans : matériel, social et « spirituel », que nous continuerons de désigner sous l’acronyme ERG (Existence, Relation, Growth) : 1. Existence (besoins matériels) ; 2. Relation (relations avec les clients, avec les autres entreprises, comme les fournisseurs, les concurrentes ou les alliées, avec l’Etat, etc.) ; 3. Growth (« satisfaction intérieure ») (voir notre article Conatus et hiérarchie des besoins).

Au plan de l’existence, il s’agit pour l’entreprise de gagner suffisamment d’argent  pour équilibrer ses dépenses par ses recettes, sinon, faute de trésorerie, elle risque la faillite, la mort de l’individu entreprise, et, d’autre part, pour les entreprises commerciales, d’obtenir les bénéfices les plus élevés possibles, sans que cet accroissement soit nécessaire.

Au plan des relations, le Conatus de l’entreprise doit favoriser le plus possible ses relations avec la clientèle, respecter ses engagements envers ses fournisseurs et l’Etat. Remarquons qu’au niveau de ses relations avec les autres entreprises peuvent se développer des passions analogues aux passions humaines interindividuelles, et notamment l’ambition de domination exacerbée par la compétitivité capitalistique sans frein.

La « satisfaction intérieure » de l’entreprise est obtenue par la contemplation de sa puissance d’agir, c’est-à-dire par l’excellence de ses réalisations de produits et de services et la satisfaction de ses clients.

Cette satisfaction se prolongera par la réalisation de profits et par la croissance qui en découleront, mais ces dernières sont secondaires. Lorsqu’elles deviennent primaires (les profits avant tout, comme cela devient la norme), il y a en fait déviation du Conatus en un désir qui le rend méconnaissable, l’essence à réaliser (le meilleur produit à fournir) n’étant plus l’objectif poursuivi. Il en découle alors toujours des conséquences néfastes internes, surtout au niveau des salariés (stress, mal-être pouvant aller jusqu’au suicide, départs, …) et externes (bouleversements sociaux, …).

Un exemple de déviation du Conatus d’une institution est fourni par trois tendances actuelles de la justice pénale belge et française qui l’orientent vers des désirs en contradiction flagrante avec ses principes fondamentaux : il s’agit des tendances sécuritaire, médiatique et victimaire. (Je me réfère ici à l’excellent petit opus de Bruno Dayez Les trois cancers de la justice auquel je renvoie pour de plus amples développements dont la suite est inspirée). Le garant des trois principes fondamentaux sur lesquels repose notre justice (celui de l’égalité entre les justiciables (traiter également des cas semblables), celui de rétribution (punir celui qui le mérite et celui-là seul) et celui d’équité (le punir comme il le mérite)) est le juge professionnel et expérimenté, dont la pratique puisse faire l’objet d’un maximum de contrôles. Les « droits de la défense » supposent, pour leur correcte application, une parfaite connaissance du droit, une grande compétence dans ce domaine. Les tendances sécuritaire, médiatique et victimaire, de plus en en plus pressantes, ont pour but de substituer au juge de métier un autre organe dans la tâche de juger, organe qui n’est autre que l’opinion publique, l’opinion de la « masse », c’est-à-dire le plus petit commun dénominateur de toutes les opinions individuelles, le plus bas étage d’une des formes du premier genre de connaissance de Spinoza, l’ouï-dire, celui qui exprime le tronc commun de nos bas instincts, le fond répressif, la pulsion vengeresse, le désir avide et furieux de punir devant combler nos propres frustrations, comme le suggère aussi le philosophe et sociologue Georg Simmel :

«la masse est un phénomène nouveau qui est constitué non de la somme des individualités de ses membres, mais seulement de la fraction de chacun d’entre eux qui coïncide avec tous les autres, et qui ne peut donc présenter que ce qui a de plus bas et de plus primitif chez l’individu ».

C’est sur ce terreau fertile que germent le sécuritaire (sous couvert de sécurité, ce sont nos désirs répressifs et vengeurs qui se dissimulent), le médiatique (uniquement préoccupés de l’opinion publique pour assurer l’audience et les profits qui s’en suivent) et le victimaire (notre désir de vengeance nous fait nous identifier à la victime). L’ouverture du législatif à ces tendances orienterait le Conatus de la justice dans une direction  qui, en mettant en péril les principes fondamentaux sur lesquels repose son essence, la défigurerait en la faisant régresser vers la vendetta dont elle a voulu émerger dans un passé pas tellement lointain.

Conatus du groupe structuré et conatus de ses membres

Un groupe humain structuré, une entreprise, une institution, un pays, …, s’est toujours constitué comme action consécutive à un désir humain particulier, le « Désir-Maître ». Ce désir a alors spécifié, implicitement ou explicitement, le rapport caractéristique de la structure créée.

Inversement, le Conatus du groupe structuré auquel appartient un individu va structurer le Conatus de celui-ci par son alignement éventuel sur le rapport caractéristique du groupe.  Il en est ainsi de l’adoption par l’individu des mœurs et coutumes du pays ou de la région dont il est issu, des croyances, souvent indéracinables de la religion à laquelle ses parents adhèrent, des idéologies ambiantes, mais aussi, pour un salarié, de l’ « esprit » de l’entreprise à laquelle il a loué sa force de travail et qui peut le conduire à y consacrer sa vie entière.

Mais chaque Conatus humain, en retour, peut également infléchir le Conatus de la structure à laquelle il appartient, introduisant ainsi une dynamique au sein d’une entité qui pourrait paraître statique. C’est à cause de cela que, par exemple, les mœurs, les coutumes, les idéologies, les rapports caractéristiques de ces structures évoluent.

Jean-Pierre

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