Marx, Hegel et Spinoza (1)

« Que le premier qui ait jamais posé le problème du lire, et par voie de conséquence de l’écrire, Spinoza, ait été aussi le premier au monde à proposer une théorie de l’histoire et une philosophie de l’opacité de l’immédiat ; qu’en lui pour la première fois au monde un homme ait ainsi relié l’essence du lire et l’essence de l’histoire dans une théorie de la différence de l’imaginaire et du vrai, – nous fait entendre pourquoi c’est par une raison nécessaire que Marx n’ait pu devenir Marx qu’en fondant une théorie de l’histoire et une philosophie de la distinction historique entre l’idéologie et la science, et qu’en dernière analyse cette fondation se soit consommée dans la dissipation du mythe religieux de la lecture» (Althusser).

Il n’y a pas de fondements ontologiques dans l’œuvre de Marx, comme il n’y en a pas non plus dans celle de Freud. Nous voudrions montrer que l’ontologie spinoziste peut servir de soubassement « métaphysique » aux réflexions de Marx.

On relie en général la pensée Marxiste à celle de Hegel, à travers sa reprise de la dialectique de ce dernier. Mais la dialectique hégélienne et marxiste se situent sur des plans différents : la première est ontologique, elle concerne « l’être » des choses lui-même, la seconde est « modale », elle se situe aux niveau des « étants », des modes spinozistes. Et c’est ce qui permet de fonder Marx sur Spinoza, d’un point de vue ontologique.

Mais essayons d’abord d’exposer, autant que faire se peut, l’essentiel de la philosophie hégélienne. Pour y parvenir, nous l’aborderons par le biais du projet d’Hegel, et plus intimement encore par les valeurs qui sous-tendent ce projet, comme le préconise Nietzsche avec son concept de généalogie. Cela nous permettra de suite de voir que ce projet s’est développé en confrontation directe avec le spinozisme et ainsi de voir le lien entre celui-ci et l’hégélianisme. Ensuite nous nous pencherons sur le problème soulevé par la dialectique hégélienne et montrerons comment ce qui en est pertinent peut être récupéré par le spinozisme.

Le projet de Hegel

On pourrait dire que l’ « étonnement philosophique » au départ des réflexions de Hegel fut la présence à tous les niveaux des phénomènes d’opposition et de réconciliation : sujet – objet ; maître – esclave ; Dieu – humanité ; … C’est ainsi que sa pensée, dans la recherche d’une explication et d’une justification de cet état de fait,  fut dominée par la vision d’une évolution de la réalité en trois stades : l’affirmation (on pose une chose), la négation de cette affirmation (la chose est niée) et la négation de cette négation qui aboutit à une réconciliation de l’affirmation et de sa négation en une synthèse qui conserve des aspects des deux premiers stades (c’est en niant ce que l’on nie que l’on affirme). C’est la fameuse « dialectique » hégélienne résumée par les trois termes (qui ne font pas partie du vocabulaire de Hegel) : thèse, antithèse, synthèse, et symbolisée par son illustration la plus célèbre qu’est la dialectique du maître et de l’esclave…

Selon Hegel, tout être humain aspire à devenir « conscience de soi » ; être conscience de soi, c’est non seulement être sujet, c’est à dire posséder la faculté d’appréhender ce qui est hors de nous, de dire « je » en tant qu’être pensant, mais c’est aussi être capable de se saisir en tant qu’objet de pensée, par un mouvement réflexif. On se pose comme ce dont il est question et on est par exemple capable de dire : « Hier, j’ai eu tort ». Cela, c’est selon les termes du philosophe, « être pour soi » ce qui se distingue de l’«en soi», caractère de ce qui est saisissable sans possibilité d’être sujet et objet, à la façon d’être une pierre ou une fleur.

L’enjeu du passage au « pour soi » est capital ; c’est l’affirmation de sa condition de sujet pensant à part entière, d’Homme avec un grand « H ». Pour y parvenir, il faut certes agir sur le monde qui nous entoure et dont nous participons en le modifiant selon notre désir, en le travaillant,  le transformant, le faisant sien pour en profiter, l’utiliser; il faut  nier, détruire et reconstruire…

Mais cela ne suffit pas : il faut aussi être reconnu par une autre conscience en tant que conscience supérieure, « pour soi » donc !

Hegel imagine que la relation première entre les êtres humains est conflictuelle, qu’il y a forcément lutte, la fin de cet abord étant la reconnaissance de soi par l’autre.

Ainsi il propose de penser que quand deux hommes se rencontrent, tous deux sont animés du désir d’être reconnus par l’autre comme conscience de soi ; ils se défient, prenant des risques, car ce qui peut les départager, c’est l’indifférence à l’éventualité de perdre la vie. Ils se mesurent et cela peut passer par diverses épreuves jusqu’à ce qu’on trouve la bonne.

On peut les imaginer, dans une version moderne de la Fureur de vivre, sur des immeubles d’une mégalopole, décidés à sauter d’un toit à l’autre, au-dessus des rues, de façon à atteindre l’immeuble proche lui aussi très haut, style gratte-ciel, comme Mario dans un jeu vidéo ; tout être humain peut sauter sur une certaine longueur et tous deux le savent. Les immeubles sont au départ assez proches, l’espace dans les grands centres urbains étant compté. Donc ils sautent à tour de rôle et doivent poursuivre ce duel pour voir qui tient davantage à sa vie qu’à sa condition de conscience de soi, qui se fera assez confiance et sera assez déterminé pour continuer ; mais peu à peu les toits sont plus éloignés les uns des autres et en bas, effrayant, il y a le vide. Personnes et voitures semblent minuscules. A un moment donné de l’épreuve, alors que le pari semble fou tant les toits commencent à être bien distants, l’un des deux saute et atterrit sur l’autre toit d’où il jauge l’autre ; le second abdique, préférant  rester celui qui reconnaît le premier. Il s’arrête là, il renonce parce qu’il est trop attaché à sa vie…Il a renoncé au statut de conscience de soi reconnue. Le premier, celui qui a sauté, qui préfère être pleinement homme, conscient de lui-même comme de ce qui se présente à lui, est dit « le maître » ; et l’autre, celui qui n’a pas pu, confère à ce maître son statut et  sera appelé par Hegel l’« esclave ».

Le maître est posé comme supérieur, parce que l’esclave le reconnaît comme maître, c’est à dire comme conscience de soi. L’esclave à partir de cette expérience fondatrice de la reconnaissance va s’employer à fournir au maître ce qu’il peut tirer du monde transformé par lui, par son travail ; pour le maître, il assurera la subsistance et celui-ci le verra comme le médiateur entre lui et le monde : l’esclave sera pour lui un moyen de satisfaire ses désirs et ses besoins. Au début il avait été un obstacle à surmonter.

Cependant si on y regarde de plus près, on comprend vite que celui qui a le plus besoin de l’autre c’est le maître ; l’esclave, lui, n’a pas besoin du maître, alors que le maître a, à plus d’un titre, besoin de cet autre. L’esclave transforme la matière et rend ainsi le maître tributaire de lui.

Dans la dialectique du maître et de l’esclave, c’est le travail qui permet à l’esclave de dépasser sa propre condition. Le maître ne travaille pas, et la figure du maître est sans avenir : quand on est maître, il n’y a pas d’avancement imaginable, ni de progression possible. Le maître est un pur jouisseur sans rapport immédiat avec la nature. L’esclave, au contraire, travaille, et ce travail lui donne, en premier lieu son identité, car il est défini par son travail, et une objectivité, car son œuvre donne à son esprit une existence empirique. En second lieu, le travail procure une relation immédiate avec le monde des objets, une prise sur la nature qu’il transforme, et cette transformation vient à son tour modifier ce qu’il est lui-même. En un mot, le travail est la catégorie privilégiée où se rencontrent à la fois le rapport à soi, par l’identité, le rapport à autrui, par la reconnaissance de cette identité, et le rapport au monde, en ce que, dans l’œuvre, l’identité devient objective et entre dans le monde.

En regard de ce travailleur qui produit ce qu’il devient et qui devient ce qu’il produit, le maître est sans objectivité, il est non-producteur, et il ne devient pas, il est.

Le terme de « dialectique » doit être compris comme l’expression d’une dynamique, d’un dépassement ; pour Hegel, je dois anéantir pour dépasser en recréant ; le maître nie l’autre pour devenir maître, l’esclave détruit le monde environnant pour le faire sien et l’évolution apparaît comme une négation de l’existant pour donner naissance à un nouveau monde. La dialectique est un excellent outil pour décrire l’évolution de la réalité.

On comprend l’influence qu’a pu exercer cette dialectique sur la pensée de Marx :

« La grandeur de la « Phénoménologie de l’esprit » et de son résultat final – la dialectique de la négativité comme principe moteur et créateur – consiste donc en ceci que Hegel saisit la production de l’homme lui-même comme un processus (…) par le fait de l’action de l’ensemble des hommes, comme résultat de l’histoire ».

Jean-Pierre Vandeuren

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