Lecture spinoziste de « Les quatre accords Toltèques » (1)

« Nous voulons nous séparer de cette foule agitée des théologiens vulgaires, et, délivrer notre âme de leurs vains préjugés» Spinoza, TTP, Chap. VII.

« Les quatre accords Toltèques » est un livre de Don Miguel Ruiz, « nagual de la lignée des Chevaliers de l’Aigle, voué au partage de la connaissance des enseignements des anciens Toltèques » ( !). Cet ouvrage est censé nous « proposer un puissant code de conduite capable de transformer rapidement notre vie en une expérience de liberté, de vrai bonheur et d’amour » grâce « au monde fascinant de la Connaissance véritable et incarnée enfin à la portée de chacun » ( !!).

Quoiqu’il en soit des expressions emphatiques du quatrième de couverture que nous venons de citer, comme le livre propose un code de conduite, donc quelque chose qui pourrait ressembler à une éthique, il pourrait être intéressant d’examiner ses propositions, même si, de façon générale, sa lecture nous a déplu pour de multiples raisons : style primaire, vocabulaire pauvre, mystico-ésotérique, mal défini, exemples simplissimes et tendancieux, métaphores éculées (parasite, guerrier), raisonnements faibles, sinon inexistants, contenu étique (quoique se voulant éthique), … mais il ne s’agit pas de le déplorer, de le maudire, ni d’en rire, mais de comprendre. Et notamment de comprendre pourquoi de tels livres, malgré leur pauvreté littéraire et de contenu connaissent un réel succès (celui dont nous parlons, dont la première édition date de 1997, s’est vendu à plus de quatre millions d’exemplaires), à quel besoin ils correspondent et quel est leur utilité d’un point de vue éthique justement.

Le livre

Qui sont les Toltèques ?

La culture toltèque est une culture mésoaméricaine qui s’est développée autour de Tula, leur capitale située près de Teotihuacán au Mexique, au début de la période post-classique de la chronologie méso-américaine (entre 900 et 1200 de notre ère). Le terme Toltèques provient du nahuatl et désigne les « maîtres bâtisseurs ». Dans les légendes nahuatl, les Toltèques sont censés être à l’origine de toute civilisation (c’est pourquoi on les nomme artistes ou maîtres bâtisseurs). Les Aztèques, pour affirmer leur supériorité, se sont donc prétendus leurs descendants.

Leur religion paraît avoir été de type chamanique, ne nécessitant pas de lieux de culte permanents. Les dieux étaient cosmiques, le ciel, l’eau, la terre. Cependant leur monde religieux a généré la grande figure de Quetzalcoatl. Les Toltèques avaient un système de croyance dualiste. L’opposé de Quetzalcoatl était Tezcatlipoca, qui est supposé avoir envoyé Quetzalcoatl en exil. Une autre tradition affirmait qu’il s’en était allé volontairement sur un radeau de serpents, promettant son retour prochain.

(Source : Wikipedia)

L’auteur : Miguel Ruiz

Né en 1952 dans une famille de guérisseurs au Mexique, Miguel Ruiz devient neurochirurgien, avant qu’une NDE (near death experience, « expérience de mort imminente ») dans les années 1970 ne transforme sa vie. Il décide alors de retrouver le savoir de ses ancêtres toltèques, devient chaman et se donne pour mission de transmettre cette sagesse au plus grand nombre. Après des années d’enseignement et d’écriture, il est victime d’une attaque cardiaque en 2002, et passe le relais à son fils, José Luis Ruiz. « Les Quatre Accords Toltèques » est son livre phare.

(Source : Psychologies.com)

Le contenu du livre

La vie semble une « vallée de douleurs et de larmes » dans laquelle nous éprouvons tous des difficultés à nous diriger. C’est là l’origine de toutes les croyances, des religions et de la philosophie. Dans notre monde occidental, les religions, sous les coups de butoir des penseurs du XIXe siècle et des prodigieuses avancées de la science, ont pris un sacré coup dans l’aile. La philosophie, victime elle aussi de ces avancées scientifiques et techniques, s’est tout un temps repliée dans un monde académique hermétique aux problèmes concrets, pour revenir sur le devant de la scène sous la plume de philosophes médiatiques et prolifiques et prendre un peu de la place laissée vacante par le repli des religions. Mais son enseignement, quoique relativement vulgarisé, reste encore trop compliqué et trop abstrait pour bon nombre, toujours en demande d’aide pour la direction de leur existence. C’est ce créneau de simplicité naïve, enveloppé d’une aura mystico-ésotérique, qu’occupent des livres tels que celui de Miguel Ruiz ; c’est aussi ce qui en explique le succès.

Le point de départ de Monsieur Ruiz est que toute la réalité n’est qu’un rêve (« le rêve de la planète ») et que toute notre éducation n’est qu’une domestication destinée à nous forcer à entrer dans ce rêve. Laissant de côté la bizarre interprétation de la réalité comme rêve, on se demande encore ce qui autorise l’identification entre l’éducation et une domestication. Elle cache un préjugé naturaliste de type Rousseauiste : nous avons une nature, nécessairement bonne et libre, et la société, entre autre par l’éducation, corrompt nécessairement cette belle nature et nous emprisonne. Par exemple : « Le système de croyances qui vous a été inculqué est fondé sur des mensonges » (p. 93). On se demandera toujours en quoi consiste notre nature originelle propre, que signifie « vérité », etc. Cachons ces questions que nous ne saurions voir, elles sont bien trop difficiles et nous ébranleraient trop. Suivons aveuglément les dires des chamans de l’an 1000 avant Jésus-Christ. D’ailleurs Monsieur Ruiz ne s’est-il pas proclamé l’un d’entre eux. Jamais la parole des prêtres ne doit être mise en doute ou même questionnée. Les réponses ne résident qu’en Dieu, cet « asile de l’ignorance », selon les termes de l’appendice de Eth I, quel que soit d’ailleurs ce que ce terme de « Dieu » recouvre.

A partir de ce préjugé et sur cette béance de fondement vont se dérouler une série d’implications voilées. Notre éducation-domestication force notre accord avec les « vérités » ambiantes et avec ce que les autres pensent de nous, mais qui, rappelons-le, sont nécessairement des mensonges. Nous allons dès lors rejeter nous-mêmes notre propre nature (si belle et si pure par hypothèse, mais dont le livre ne nous dira jamais comment la connaître). Ce rejet engendre nécessairement des attitudes contraires à notre nature et qui vont aussi contaminer nos relations à autrui. Elles sont au nombre de quatre et, pour les contrer, nous avons heureusement à notre disposition la « Connaissance véritable » que Monsieur Ruiz a hérité de ses lointains ancêtres, les chamans Toltèques et qu’il nous livre sous la forme de quatre (oui, quatre ! La simplicité est si belle) nouveaux accords, les fameux accords Toltèques, fonds de commerce si lucratif qu’il en a fait une marque déposée, léguée à son fils (en ce monde capitaliste, même la sagesse se marchande et se lègue) :

–         Première attitude négative : la médisance de soi et des autres. Remède : le premier accord Toltèque : « Que votre parole soit impeccable ». Par impeccable, il faut entendre étymologiquement « sans péché ». Et qu’est le péché ? « Se rejeter soi-même est le plus grand péché que vous puissiez commettre » (p. 41). Elémentaire mon cher chaman : si vous ne vous rejetez plus vous-mêmes, vous conservez votre belle nature personnelle (même si vous ne savez toujours pas de quoi il s’agit). « Etre impeccable, c’est donc ne rien faire contre soi-même » (p. 41). CQFD. Difficile ? Peut-être, mais faisable. La preuve ? Monsieur Ruiz l’a fait. Re-CQFD.

–         Deuxième attitude négative : l’égoïsme. L’égoïste, c’est bien connu, rapporte tout à sa petite personne. D’où le deuxième remède, le deuxième accord Toltèque : « Quoiqu’il arrive, n’en faites pas une affaire personnelle ». N’est-ce pas magnifique de simplicité et applicable par tous, partout ? Merci, oh grand Quetzalcoatl, de nous dispenser de penser.

–         Troisième attitude négative : tout juger suivant nos préjugés (qui proviennent de notre domestication). Remède, le troisième accord Toltèque (vous avez deviné ?) : « Ne faites pas de suppositions ». « Formulé ainsi, cela semble facile, mais je sais combien c’est difficile à mettre en œuvre » (p. 71). Au passage, admirez l’élégance et le raffinement du style. Mais à force de volonté, nous sommes censés y parvenir et « Après de nombreuses répétitions, ce nouvel accord deviendra une deuxième nature, et vous verrez la façon dont la magie de votre parole vous transformera de magicien noir en mage blanc ». Monsieur Ruiz est un grand stoïcien et un lecteur assidu de Harry Potter.

–         Quatrième et dernière attitude négative : se forcer à vouloir correspondre aux modèles inculqués et nous juger en fonction de la qualité de cette correspondance. Remède, le quatrième accord Toltèque : « Faites toujours de votre mieux ». Ainsi « par la suite, chacun de vos actes devient un rituel pour honorer Dieu » (p. 83).

« La récompense (de l’application des quatre accords Toltèques), comme l’enseignent les Toltèques, est de réussir à transcender l’expérience humaine de la souffrance, de devenir l’incarnation de Dieu » (p.85). C’est-y pas beau ça ? Tu seras un Dieu, mon fils !

Voilà pour les accords. Mais nous ne sommes qu’à la page 85 et, pour satisfaire aux conditions éditoriales, il en faudrait quand-même un peu plus d’une centaine. Nous aurons donc encore droit à un peu de réflexions chamaniques (avec quelques prières, ça manquait) et de pseudo littérature. Monsieur Ruiz va, entre autres, devoir y lâcher le terrible mot de « liberté », dont il se fendra d’une « définition » : « faire ce qu’on veut ; être comme un animal non encore domestiqué : sauvage » (p. 90). Quelle pénétration intellectuelle !

Nous préférons nous arrêter ici, l’essentiel étant dit sur le contenu du livre …

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s