La connaissance du troisième genre : quelques exemples (4)

3.  L’exemple anthropologique : l’essence de l’homme

L’Ethique nous fournit l’application que Spinoza fait de la connaissance du troisième genre en y déduisant d’abord l’essence de l’esprit humain à partir de l’essence divine : celle-ci est analysée dans la première partie et celle-là en est déduite dans la deuxième partie. L’Esprit humain est un mode de l’attribut Pensée, une idée dont le Corps humain en acte est l’objet (l’idéat). Elle affirme l’existence de ce Corps.

L’union du Corps et de l’Esprit dans l’homme est en fait une identité : chacun n’est que l’homme, mais exprimé sous deux attributs différents : « L’Esprit et le Corps sont une seule et même chose qui est conçue tantôt sous l’attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l’Etendue » (Eth II, 7, Scolie).

Mais une identité ne fait que déplacer un problème d’un point de vue à un autre. Si l’on s’intéresse à la nature humaine, la définir comme l’union de l’esprit et du Corps n’apporte aucun renseignement sur leur interaction que tout le monde considère comme spécifique de l’homme. En effet, l’Esprit est un mode de la Pensée, le Corps un mode de l’Etendue et les pensées ne sont pas des mouvements du Corps, ni ceux-ci des pensées. Il n’y a pas d’influence réciproque et rien qui puisse donner à personne la certitude d’une telle influence :

« Ni le Corps ne peut déterminer l’Esprit à penser, ni l’Esprit ne peut déterminer le Corps au mouvement, au repos ou à quelque autre état que ce soit (s’il en existe) » (Eth III, 2).

Pour parler de l’essence humaine, il faudra donc partir d’un autre point de vue de l’essence divine si l’on veut appliquer la connaissance du troisième genre. Ce sera l’essence divine vue comme puissance :

« La puissance de Dieu est son essence même » (Eth I, 34).

Maintenant :

« Tout ce qui existe exprime la nature de Dieu, c’est-à-dire son essence, selon une modalité particulière et déterminée (par le Corol. de la Prop. 25), c’est-à-dire (par la Prop. 34) que tout ce qui existe exprime selon une modalité particulière et déterminée la puissance de Dieu qui est la cause de toutes choses et c’est pourquoi (par la Prop. 16) il doit en suivre quelque effet » (Eth I, 36, Démonstration).

Toute chose particulière est un mode, donc, d’après ce qui vient d’être cité, de l’essence de cette chose suivent nécessairement certaines conséquences. L’essence de cette chose est donc une certaine puissance d’exister et d’agir. Jetée dans l’existence cette chose va s’efforcer d’actualiser (de rendre actuelle, existante) sa puissance d’agir, sa force de production d’effets qui découlent d’elle, dont elle est la cause. Cette activité est un effort (Conatus) car elle va rencontrer les autres choses existantes qui vont s’opposer à sa production d’effets, donc à son existence, car exister et agir sont une seule et même chose. Il s’ensuit donc l’essence actuelle de cette chose :

« L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien en dehors de l’essence actuelle de cette chose » (Eth III, 7).

Ce Conatus, cet effort, cette impulsion à être et agir se présente donc comme la donnée essentielle de la nature des choses, et si prenons parmi les choses l’Esprit humain, nous découvrons en premier lieu que son impulsion est consciente (« Aussi bien en tant qu’il a des idées claires et distinctes qu’en tant qu’il a des idées confuses, l’Esprit s’efforce de persévérer dans son être pour une durée indéfinie, et il est conscient de son effort » (Eth III, 9)) et qu’il ne peut admettre l’idée de la destruction du Corps dont il est l’idée (« Une idée qui exclut l’existence de notre Corps ne peut se trouver en notre Esprit, mais lui est contraire » (Eth III, 10).

L’esprit humain n’est donc pas seulement l’idée du Corps, il est aussi l’idée de l’effort pour conserver ce Corps indéfiniment, en augmentant, et non pas en affaiblissant sa puissance. C’est là l’essence de l’union du Corps et de l’Esprit dans l’individu humain.

A partir de là, L’Ethique peut poursuivre son cheminement vers la connaissance du troisième genre de la nature humaine sous tous ses aspects …

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s