Essai de pédagogie spinoziste (4)

Essence et définition

Nous nous retrouvons alors dans la situation exposée par Spinoza lui-même dans Le Traité de la Réforme de l’Entendement au moment où il en aborde la seconde partie qui débute au § 91 et où il se donne comme objectif d’exposer le but de sa Méthode et les moyens d’y parvenir :

« 92. Sur le premier point, comme nous l’avons déjà dit, il importe à notre fin dernière que toute chose soit conçue ou pour sa seule essence, ou par sa cause immédiate. En effet, si la chose existe en soi, ou, comme on dit ordinairement, si elle est sa propre cause à elle-même, elle ne peut être comprise alors que par sa seule essence ; si au contraire elle n’est pas en soi, mais qu’elle ait besoin d’une cause étrangère pour exister, alors c’est par sa cause immédiate qu’elle doit être comprise : car, en réalité, connaître l’effet n’est pas autre chose qu’acquérir une connaissance plus parfaite de la cause.

 

93. Nous ne pourrons donc jamais, en nous livrant à l’étude des choses, rien conclure des abstractions, et nous devrons prendre bien garde de confondre ce qui est seulement dans l’entendement avec ce qui est dans les choses. Mais la meilleure conclusion est celle qui se tirera d’une essence particulière affirmative, c’est-à-dire d’une définition vraie ou légitime. Car des axiomes universels seuls l’esprit ne peut descendre aux choses particulières, puisque les axiomes s’étendent à l’infini, et ne déterminent pas l’entendement à contempler une chose particulière plutôt qu’une autre.

 

94. Ainsi le véritable moyen d’inventer, c’est de former ses pensées en partant d’une définition donnée, ce qui réussira d’autant mieux et d’autant plus facilement qu’une chose aura été mieux définie. Ainsi le pivot de toute cette seconde partie de la méthode, c’est la connaissance des conditions d’une bonne définition, et ensuite du moyen de les trouver. Je traiterai donc d’abord des conditions de la définition. »

Le professeur devra donc, après, grâce à l’imagination des élèves, leur avoir fait sentir une certaine communauté avec la chose à enseigner – par exemple, la gravitation -, partir de la meilleure définition possible de cette chose, pour ensuite en déduire les propriétés.

Au § 95 du Traité de la Réforme de l’Entendement, Spinoza énonce donc les conditions d’une définition idéale, conditions dont nous reprenons une partie ici – celles qui nous intéressent, qui concernent les « choses créées » – (Source : spinozaetnous.org) :

Une définition (definitio) est une proposition expliquant l’essence intime d’une chose et rien d’extérieur ou de second (par exemple, une propriété) par rapport à cette essence.

Une définition sera uniquement nominale si elle consiste à ne retenir qu’un élément apparemment marquant de la chose à définir :

  1. elle utilise des abstractions comme les genres et différences spécifiques (ex. l’homme comme « animal raisonnable »),
  2. elle procède par des propres (ex. Dieu, être infiniment parfait),
  3. par une propriété (ex. le cercle, figure dans laquelle toutes les lignes menées du centre à la circonférence sont égales).

Pour être réelle ou génétique, une définition devra énoncer la cause immédiate de la chose (ex. un cercle est une figure décrite par toute ligne dont une extrémité est fixe et l’autre mobile) et pouvoir ainsi rendre compte des propriétés qui appartiennent à la chose.

Les espèces de définitions

Une définition philosophique consiste à énoncer ce qui caractérise essentiellement une chose, ce qui fait que la chose à définir est ce qu’elle est. Il s’agit d’aller au cœur même de la chose et non pas de se contenter de donner des synonymes – comme c’est souvent le cas avec un simple dictionnaire – ou encore de renvoyer à des mots qui supposent eux-mêmes qu’on connaisse déjà ce qui est à définir.

La définition nominale

Prenons par exemple la notion d’amour : le Larousse le définit comme « sentiment très intense, attachement englobant la tendresse et l’attirance physique, entre deux personnes. » Si on y réfléchit bien, il n’y a ici que des mots faisant référence à des notions voisines de l’amour qui mènent plus à des confusions qu’à une véritable clarification : un sentiment peut être très intense sans être de l’amour, au contraire : la haine peut être un sentiment très intense. Ensuite, on peut aimer de façon modérée. L’attachement peut faire penser à de l’amour mais on peut être attaché à nos vieilles pantoufles parce qu’on y est habitué sans éprouver un sentiment d’amour particulier pour celles-ci. En disant que cet attachement englobe la tendresse et l’attirance physique, on ne précise pas mieux les choses, car l’amour dépasse souvent le cadre de l’apparence physique. Enfin, on peut aimer autre chose que des personnes : un animal, une œuvre d’art, un plat cuisiné… même si à chaque fois, on n’aime pas de la même façon, il y a toujours de l’amour. La définition du Larousse n’est donc que nominale, elle se contente de mots qui ne permettent qu’une approche extérieure de la chose à définir.

La définition génétique

Pour les « choses créées », c’est-à-dire tout ce qui doit avoir été produit par autre chose que soi-même, tout ce qui n’est pas cause de soi, la définition devra être « génétique », c’est-à-dire mettre en évidence la cause suffisante de son objet de telle sorte que considérée en elle-même, toute les propriétés qu’on lui attribue pourront en être déduites. Ainsi la définition génétique du cercle n’est pas « figure dans laquelle toutes les lignes menées du centre à la circonférence sont égales » parce que cela peut se rapporter à une définition plus fondamentale : « figure décrite par toute ligne dont une extrémité est fixe et l’autre mobile ».

Prenons un autre exemple : qu’est-ce que l’amour ? C’est, dit Spinoza, « une joie accompagnée de l’idée d’une cause ». Lorsque nous éprouvons une joie et qu’en même temps nous nous représentons un objet comme étant la cause de cette joie, nous l’aimons. Par exemple, j’éprouve un sentiment de bien-être et j’attribue ce sentiment à la présence de mon chien pour qui j’ai l’air si important, j’éprouverai alors naturellement de l’amour pour celui-ci. Un être dont je m’imaginerais qu’il ne me cause que de la tristesse ne provoquerait en moi que de l’aversion ou de la haine.

Ensuite on peut déduire de cette définition un propre et des propriétés. Le propre de l’amour est de m’amener à désirer m’unir à l’être aimé : il est naturel que je cherche la présence de ce qui me procure de la joie. Une des propriétés de l’amour est de pouvoir se changer en haine : quand par exemple j’imagine que l’être aimé ne m’aime pas autant que je l’aime, j’en tire l’idée d’une dévalorisation de ma personne, c’est-à-dire une tristesse et éprouver une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure conduit à un état de haine plus ou moins intense. Les définitions de l’Éthique sont donc génétiques, c’est-à-dire qu’elles vont au cœur même de la chose à penser en donnant son essence, ce qui suffit à faire qu’elle est ce qu’elle est, sa « cause prochaine ».

Un exemple : l’enseignement du vocabulaire

 

Un exemple intéressant d’application est l’enseignement du vocabulaire car il requiert l’intervention de définitions à deux niveaux : celui du « contenant » (le « signifiant », le mot lui-même en tant que manifestation matérielle d’un signe sous la forme de phonèmes ou de lettres et qui constitue le support d’un sens, son contenu, la chose désignée par le mot, le « signifié ») et celui du « contenu » (le « signifié », le sens).

En ce qui concerne le mot, le « signifiant » en tant qu’objet, indépendamment de la chose qu’il désigne, son essence, à savoir sa cause prochaine, est la forme d’où procède le mot français, son « étymon ». Sa définition se devra donc d’être étymologique.

Quant à la chose que le mot désigne, son contenu, le « signifié », comme par exemple, le sentiment « amour », sa définition devra répondre aux critères énoncés ci-dessus (où est d’ailleurs repris l’exemple de l’amour), mais devra clairement distinguer les différents sens qu’il a pris au cours du temps et des éventuelles spécialisations.

Prenons le mot « Fonte ».

Au niveau étymologique, ce mot a deux origines distinctes : d’une part, le latin « fundita », participe passé de « fundere », fondre (cela remonte à 1488) et d’autre part, en 1752, l’italien « fonda », bourse.

D’où, un premier sens, dérivé de la première origine : le fait de fondre (ex : la fonte des neiges). Ce sens s’est spécialisé une première fois pour désigner l’opération qui consiste à fondre les métaux par l’action de la chaleur (fusion, 1551), lui-même spécialisé en l’obtention d’un alliage de fer et de carbone au moyen de cette fusion (XVIe siècle). Il s’est spécialisé une seconde fois dans l’imprimerie (1680), pour désigner un ensemble de caractères d’un même type (fondus ensemble).

Le second sens, dérivé de la seconde origine a donné « les fontes », les deux fourreaux attachés à l’arçon d’une selle pour y placer des pistolets.

Cela se résume mieux par un schéma :

                                                                     Fonte

                                                                   ⁄             ↘

Niveau étymologique                      fundita        fonda

                                                         ⁄                                 ↘

Premier sens                    Le fait de fondre                         Les fontes

Sens dérivés                         ⁄                 ↘

Spécialisation               Fusion              Imprimerie

Sous-spécialisation           ↓

                                  La fonte (alliage)

Jean-Pierre Vandeuren

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