Aux origines des conflits, troisième partie (1)

Introduction

Nous avons déjà consacré directement ou indirectement quelques articles au problème crucial des conflits (Aux origines des conflits, première partie : aspect déductif ; Aux origines des conflits, deuxième partie : aspect génétique (1) et (2) ; Les cycles génétiques chez Spinoza (4)). Parmi ceux-ci, un seul s’intéressait en partie aux conflits macrosociaux, les guerres et les conflits entre régions, ethnies, etc. : Aux origines des conflits, deuxième partie : aspect génétique (2). Cette partie exposait comment la genèse des conflits au niveau individuel se trouvait renforcée par l’intégration au sein d’un groupe :

« Au niveau des communautés, régions ou états (niveau qualifié de « macro »), la haine trouve un souffle nouveau dans la surestime. L’orgueil individuel est souvent fragile parce que les capacités personnelles sur lesquelles elle se fonde, sont finalement limitées. L’orgueil collectif — il ne faudrait plus parler ici d’ego mais de nos — possède un support plus solide. Il est la croyance que le groupe auquel on appartient — familial, social, ethnique, politique, culturel, religieux…— est supérieur à tous les autres, qu’il détient la vérité sur le sens de la vie et qu’il est destiné à la faire triompher. Dès lors, l’individu oublie ses propres limites. La surestime s’y trouve canalisée vers les leaders charismatiques qui sont capables de la cristalliser autour de leur personne. Staline disait ainsi dans son discours aux funérailles de Lénine qu’il y avait chez les bolcheviks quelque chose de radicalement différent des autres hommes. Pour Hitler, la race aryenne, forgée par les combats et exaltée par la victoire, devait engendrer le Surhomme.

A partir de ce sentiment de supériorité collective, l’individu peut se croire investi d’une mission sacrée : aider au triomphe du Bien dont son groupe est l’incarnation et, pour cela, éliminer ses ennemis, incarnations du Mal. Gott mit uns. La mésestime devient alors fanatisme et se veut purificatrice. Il ne s’agit plus seulement de supprimer des adversaires mais de châtier des êtres immondes : de les convaincre de leur ignominie, de les contraindre à l’expier, parfois d’entreprendre de les rééduquer par la souffrance ou les exploiter jusqu’à la mort et, si le temps presse, de passer tout de suite au dernier stade : celui des exécutions massives. Tout cela ne va pas sans une forte dose de sadisme moralisateur. Les guerres, génocides et autres massacres collectifs trouvent ici leur source commune.

Le fanatisme est d’autant plus dangereux qu’étant la caricature de l’enthousiasme, il peut apparaître comme l’accomplissement du sens de la vie — le véritable remède contre le malaise existentiel — et exercer un pouvoir d’attraction intense. Comme on le voit par l’exemple du communisme, entre autres, l’évidence des faits — les monceaux de ruines et les millions de morts — peut être impuissante à dissiper entièrement la nostalgie du rêve. »

L’homme se distingue des animaux par de multiples qualités positives que de nombreux penseurs ont mis orgueilleusement en évidence. Ainsi, Sir Julian Huxley, dans un de ses essais en dresse la liste suivante : le langage et la pensée conceptuelle ; la transmission des connaissances par l’écriture ; les outils et les machines ; la domination biologique sur toutes les autres espèces ; la variabilité individuelle ; les membres antérieurs réservés au maniement des objets ; la fécondité en toute saison ; l’art, l’humour, la science, la religion, etc. Nul ne niera que ce sont là effectivement des caractéristiques positives uniquement propres à l’espèce humaine.

Mais il est une caractéristique négative qui lui est aussi et uniquement propre : l’homme est le seul animal qui tue les individus de son espèce et massivement de surcroît. L’histoire humaine n’est qu’une lassante répétition de guerres et de conflits. De tous temps et en tous lieux, les hommes se sont entretués. Il n’est que de lire la liste, non exhaustive sans doute, des principales guerres (voir, par exemple, celle éditée par Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_guerres).

En particulier, depuis 1945, 150 conflits armés ont causé la mort de 23 millions de personnes, dont 15 millions de civils et une écrasante majorité de femmes et d’enfants.
Au cours de la dernière décennie, 2 millions d’enfants ont été tués, 6 millions sont restés handicapés, 10 millions ont perdu leur foyer, plus d’un million sont devenus orphelins et des millions ont été traumatisés.

On compte actuellement plus de 20 conflits dans le monde. Les enfants sont les victimes directes des guerres. Ils peuvent perdre la vie, resté handicapés et traumatisés.

Guerres, massacres, conflits, génocides sont l’apanage de l’espèce humaine. Quelle est l’origine psychologique commune de cette horrible caractéristique ? L’Ethique peut-elle nous aider à la découvrir ?

Conatus et imitation

L’origine commune des comportements humains est le Conatus. Il faut donc y remonter à nouveau.

L’ultime fondement des comportements individuels est le Conatus, l’effort pour persévérer dans son être, qui, par la rencontre des causes extérieures, se diversifie en des désirs envers des choses particulières dont les formes peuvent le rendre à ce point méconnaissable qu’il en devient étranger à lui-même, comme c’est le cas extrême pour ce désir de mort qu’est le suicide.

Parmi les objets désirés, il s’en trouve un dont la particularité est d’être semblable à nous-mêmes : l’autre homme. Cette similitude, du fait que l’autre peut éprouver envers nous les mêmes sentiments  que nous pouvons éprouver envers lui, engendre une complexification prodigieuse des sentiments. Quel est alors le fondement ultime de ces sentiments interhumains, analogue du Conatus pour les sentiments « simples » ?

Chez Thomas Hobbes, dont Spinoza s’est beaucoup inspiré, il s’agit du calcul rationnel de l’avenir, qui transformera le Conatus, chez lui limité à un pur instinct de conservation, en volonté de puissance visant à dominer nos semblables pour, lors d’une utilisation future, assurer notre avenir.

Pour Spinoza, cet ultime fondement se trouve plutôt dans l’imitation des sentiments d’autrui : « Si nous imaginons qu’une chose  semblable à nous et pour laquelle nous n’avons éprouvé aucun sentiment est affectée de quelque sentiment, nous sommes par cela même affecté d’un sentiment semblable » (Eth III, 27).

Imaginer les sentiments d’autrui, c’est, immédiatement, les ressentir nous-mêmes. Cette imitation des sentiments, considérée en elle-même, est, comme le Conatus, indéterminée, indifférenciée et inaliénée. Elle ne devient aliénante que dans la mesure où les sentiments imités sont aliénés. Ainsi, par exemple, l’imitation du désir d’autrui, que Spinoza appelle « émulation » (Eth III, 27, scolie), ne s’aliénera envers la cause extérieure désirée que si le désir imité l’est. Le désir de fumer, résultat de l’émulation au sein d’un groupe, est un désir aliéné, comme celui qu’il imite.

L’imitation des sentiments n’est, au départ, que tendance à s’accorder aux autres hommes, comme le Conatus individuel n’est que tendance à s’accorder avec nous-mêmes. Mais l’un comme l’autre, par la rencontre avec le monde extérieur vont voir cette tendance dévier de leur véritable objectif.

Ce que nous voudrions mettre en évidence ici, est le fait que c’est la déviation de l’imitation qui est à l’origine des horreurs collectives que sont les guerres et exterminations de toutes sortes et nous y trouverons aussi comme corollaire l’explication de l’attitude apparemment aberrante, au vu de la tendance universelle à la conservation de soi, qu’est le sacrifice de soi si présent dans l’imaginaire guerrier universel…

Jean-Pierre Vandeuren

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