Aux origines des conflits, troisième partie (2)

Imitation et identification

Au contraire de l’animal dont le Conatus est fortement orienté dès la naissance par l’instinct de son espèce, le Conatus de l’homme est indéterminé et il a fondamentalement besoin, afin de pouvoir s’actualiser, de se fixer sur des désirs particuliers. Le plus puissant mode de fixation du Conatus en désirs particuliers est l’imitation. C’est d’ailleurs cette puissance qui a fait que René Girard y ait vu l’unique composante du désir humain, le désir mimétique (voir à ce propos notre article Spinoza et René Girard).

Lorsqu’un Conatus s’actualise en un désir particulier par le processus d’imitation, on peut dire, en adoptant une terminologie due à Frédéric Lordon (voir notre article Spinoza et le travail salarié (2) : cadre spinoziste), que ce Conatus s’est aligné sur celui de la personne ou du groupe qu’il imite. Cet alignement n’est en général pas parfait, en ce sens que le Conatus de celui qui imite garde une part importante d’indépendance par rapport au désir imité. En termes plus vulgaires, on pourrait dire que l’individu qui imite un désir garde cependant sa personnalité propre sous la forme d’une distance critique.

Mais lorsque l’alignement est pratiquement parfait, nous dirons que l’imitation est une identification. L’individu qui s’identifie (à une personne, un leader charismatique, Staline ou Hitler, par exemple, ou à une cause comme l’évangélisation du monde ou son islamisation, ou l’avènement du glorieux IIIe Reich millénaire ou celui du Grand Soir communiste, ou encore à une vision du monde particulière, etc.) perd son individualité et sa distance critique. C’est cette déviation de l’imitation qui est à l’origine de tous les conflits de grande ampleur.

Dans sa petite enfance, l’être humain est en symbiose avec le monde extérieur. Cette conscience symbiotique rassemble son moi et le monde en une unité indivisible. Le reflet de cette conscience subsiste dans l’imaginaire des peuples primitifs par leur croyance en des liens mystiques qui unissent l’individu à sa tribu, à son totem, à son dieu.  Il subsiste aussi dans les grandes philosophies orientales où le moi se dilue dans le tout unique, ainsi que dans la tradition mystique du christianisme. Mais partout et de temps, l’homme ressent encore et toujours l’impérieux besoin de transcender son moi en s’intégrant dans une entité qui le dépasse. Pour l’immense majorité des hommes, la seule réponse à ce désir d’intégration, au besoin d’appartenir et de trouver un sens à l’existence, a été l’identification à la tribu, à la caste, à la nation, à l’Eglise, à un parti, etc. Car la plupart des individus sont incapables de penser correctement par eux-mêmes et comme on se garde bien de leur enseigner cet art,  leur besoin d’appartenance se transforme en embrigadement, leur Conatus est aligné sur le désir du groupe qu’ils rejoignent. De tout temps, les hommes se sont conduits comme les oies de Konrad Lorentz qui, avec un attachement dévoyé, suivaient leur gardien en le prenant pour leur mère parce que c’était le premier être qu’elles avaient vu bouger au moment de leur éclosion.

Le processus d’identification aligne le Conatus de l’individu sur celui du groupe auquel il adhère. Identifié au groupe, l’individu va ressentir par procuration les sentiments attribués à ce groupe. Une caricature du prophète offense l’Islam et le musulman individuel est offensé. Il va aussi agir et réagir dans l’intérêt imaginé du groupe, intérêt qu’il identifie au sien propre. L’offense à l’Islam exige réparation et le musulman offensé va éprouver un sentiment de colère et de vengeance et vouloir laver l’offense dans le sang du caricaturiste. Le groupe formé d’individus réunis par ce processus d’identification devient foule et la foule est terrible (« La foule a de quoi terrifier à moins qu’elle ne craigne» (Spinoza dans le TTP)). Elle est dirigée par un Conatus actualisé dans un seul désir primitif. La masse est ainsi réduite à un commun dénominateur primitif, un niveau de communication que tous peuvent partager : quand on n’a plus qu’une idée, il faut qu’elle soit très simple. L’identification est une forme monomaniaque, obsessionnelle de l’imitation dont la condition nécessaire d’existence, la similitude, n’est orientée que vers les membres du groupe. Eux seuls sont considérés comme semblables, tous les autres sont exclus de cette communauté de similitude et donc ne pourront faire l’objet de compassion. Et la foule va pouvoir lyncher, torturer, mutiler, tuer et se sacrifier pour la satisfaction du désir monomaniaque du groupe, sans aucun état d’âme pour ses victimes. Le conflit, la guerre, le génocide, le pogrom, est en marche et rien ne pourra arrêter sa folie destructrice. La foule hitlérienne consent au rejet et à l’éradication des juifs, les communistes se lancent dans des purges génocidaires, les hutus massacrent les tutsis, … Le processus d’identification est la passion principale de l’humanité, il est à l’origine de ces maux qu’elle a subi depuis sa naissance et qu’elle continue à subir et subir encore et qu’elle subira sans doute pour toujours.

Mais le premier besoin du groupe, le facteur qui lui donne sa cohésion, c’est un credo, un système collectif de croyances aussi simples que possibles afin de pouvoir être comprises par l’ensemble de ses membres, bref, une foi élémentaire qui transcende l’intérêt  personnel de chacun de ceux-ci. La religion a toujours été l’opium du peuple, que cette religion soit spirituelle ou laïque, comme les mythes fasciste et soviétique. Car sans croyance transcendantale, l’homme se sent perdu face à l’absence de sens de l’univers. Il recherchera désespérément un tel sens et la voie la plus facile pour le commun des mortels sera celle de l’identification à un groupe déjà muni d’un système de croyances prêtes à l’emploi. Mais ces croyances institutionnalisées en tant que propriété collective de ce groupe (nous sommes chrétiens, musulmans, communistes, hitlériens, etc.) ont depuis belle lurette dégénéré en doctrines rigides qui, sans perdre leur ascendant émotif sur le croyant, font outrage à sa raison. L’esprit du croyant est conditionné pour éliminer toute velléité de redressement de celle-ci, pour protéger les illusions enfoncées dans son crâne de toute intrusion de la réalité. Les délires collectifs du groupe ou de la foule se nourrissent du conformisme de ses membres.

Tout ceci nous conduit au problème du maniement politique des masses : comment les manier ? Qui les manie ? Pour servir quels intérêts ? Sommes-nous actuellement manipulés dans nos contrées occidentales ?  …

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Aux origines des conflits, troisième partie (2)

  1. Gilles dit :

    Bonjour,
    Je trouve votre blog très intéressant car il me fait découvrir le penseur qu’est Spinoza. Malgré cela, ce passage m’a semblé très bizarre: « Une caricature du prophète offense l’Islam et le musulman individuel est offensé. Il va aussi agir et réagir dans l’intérêt imaginé du groupe, intérêt qu’il identifie au sien propre. L’offense à l’Islam exige réparation et le musulman offensé va éprouver un sentiment de colère et de vengeance et vouloir laver l’offense dans le sang du caricaturiste. »
    Qu’entendez-vous par « le musulman » ? Vous sous-entendez qu’un musulman ne peut pas faire la différence entre le journalisme de bas-étage (qui se pratique en France- ex: Charlie, L’Express, Le Figaro et ses sondages…) et une attaque contre lui ? Vous sous-entendez qu’un musulman offensé ne peut que penser qu’à laver l’affront par le sang ? Tout musulman ?
    Je pense que rajouter le mot « extrémiste » aurait aidé. Et je pense aussi que rajouter catholique/juif extrémiste aurait servi, vu que l’alignement du désir concerne tout le monde et toutes les religions si je vous ai bien lu.
    Je fais ce commentaire en supposant qu’un Spinoziste comme vous, ne verse par dans ce racisme devenu « normal et acceptable » dirigé contre les Français pratiquant l’islam.
    Cordialement.

    • vivrespinoza dit :

      Cher Monsieur,

      Merci pour votre commentaire.
      J’admets sans difficulté votre critique. Effectivement, l’adjectif « extrémiste » eut été nécessaire. J’ai manqué de la précision que j’essaye d’appliquer autant que faire se peut. Effectivement aussi, j’aurais pu trouver des exemples dans les autres extrémismes religieux. C’est que sans doute que l’exemple cité avait, en son temps, particulièrement frappé mon esprit.
      Pour vous rassurer, sachez que j’ai de nombreux amis de confession musulmane et que mes propos n’étaient nullement teintés de racisme.

      Cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

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