Spinoza et la psychologie sociale (1)

« Regardez ces têtes pressées, ce flot d’hommes, ce tas de vivants. N’y voyez-vous rien que des gens réunis ? Oh ! C’est autre chose, car il se produit là un phénomène singulier. Toutes ces personnes côte à côte, distinctes, différentes de corps, d’esprit, d’intelligence, de passions, d’éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait de leur réunion, forment un être spécial, doué d’une âme propre, d’une manière de penser nouvelle, commune, et qui ne semble nullement formée de la moyenne des opinions de tous. C’est une foule, et cette foule est quelqu’un, un vaste individu collectif, aussi distinct d’une autre foule qu’un homme est distinct d’un autre homme. » (Guy de Maupassant)

A la fin de l’article Aux origines des conflits : troisième partie, nous soulevions le problème du maniement politique des masses :

« Tout ceci nous conduit au problème du maniement politique des masses : comment les manier ? Qui les manie ? Pour servir quels intérêts ? Sommes-nous actuellement manipulés dans nos contrées occidentales ? … »

Pour manier une « masse », une « foule », un « groupe », il faut pouvoir préalablement comprendre comment de telles entités sont influençables et ensuite comment la participation à une telle entité influence le comportement individuel. Nous sommes là au cœur même des questionnements qui définissent la « psychologie collective » ou « psychologie sociale ». On attribue en général la naissance de cette branche particulière de la psychologie à la parution du célèbre ouvrage de Gustave Le Bon, « Psychologie des Foules », en 1895, et dans lequel il détaille les caractéristiques de ces rassemblements d’individus et ses influences sur chacun d’eux en particulier, sans tenter de les justifier de façon théorique. Son livre est purement descriptif.

Plus tard, en 1921, Freud, dans son essai Psychologie Collective et Analyse du Moi, proposera une explication des phénomènes décrits par Le Bon au moyen de son concept de « libido ».

Dans cet article, nous nous limiterons aux constatations de Le Bon qui sont très pertinentes et partagées par tous les chercheurs ayant approfondi ce domaine et qui nous semblent suffire pour traiter des questions soulevées plus haut, et nous tenterons de les déduire de la notion générale d’individu spinoziste dont l’essence de son existence en acte réside dans son effort de persévérance, son Conatus.

Cependant, avant de disserter sur quelque sujet que ce soit, il convient de partir d’une définition de la chose dont on veut parler, définition qui en reprenne sa cause prochaine. Il est étonnant que dans aucun des deux ouvrages cités, ni celui de Le Bon, ni celui de Freud, l’objet dont ils s’occupent, à savoir la foule ou un quelconque groupement de personnes n’y est formellement défini. Les deux auteurs se contentent du mot « foule » ou « groupe », au sens où chacun des lecteurs est sensé le comprendre communément, c’est-à-dire très confusément. C’est d’ailleurs, à notre avis, à cause de ce manque de définition rigoureuse que Le Bon ne cherche pas d’explications causales aux phénomènes qu’il décrit et que Freud lui-même s’engage dans son explication par la libido. En effet, en ce qui concerne Freud, il commence par détecter la présence de cette libido au sein des groupements que sont l’Eglise et l’armée, pour ensuite l’étendre à des foules quelconques. Or, l’Eglise et l’armée ne sont pas des foules, du moins au sens où l’entend Le Bon, ce qui fait que l’on est sérieusement en droit de douter de la pertinence explicative de la libido en ce qui concerne la psychologie des foules en général, du moins en tant que cause première.

Commençons donc par les

Définitions

Par « Masse », nous entendrons un ensemble non organisé d’individus.

C’est ainsi que parlerons de la « masse populaire » ou de la « masse des consommateurs.

Le terme de « masse » renvoie bien à une idée de forte inertie.

Par « Foule », nous entendrons un ensemble non organisé d’individus rassemblés par un désir commun.

Une foule est donc une masse ayant un désir commun, désir qui peut rompre l’inertie initiale de la masse et la mettre en mouvement.

Ce désir peut éventuellement être exprimé très fortement au sein de la foule par une personne particulière qui portera alors le nom de « meneur ».

Par exemple, un jury est une foule, son désir étant de porter un jugement particulier, sur une œuvre (jury littéraire, cinématographique, …), sur une culpabilité (jury populaire aux assises), etc. Un public est également une foule dont le désir est celui d’assister à un spectacle. Plus classiquement, les foules révolutionnaires, comme celles de la Révolution Française véhiculent l’image traditionnelle de la foule. Elles sont guidées par le désir de renverser un régime en place.

On remarquera qu’une foule étant non organisée n’est pas non plus hiérarchisée, car toute hiérarchie présuppose une organisation, ne fut-ce que celle de cette hiérarchie même. Sans organisation, pas de hiérarchie donc.

Ainsi, l’Eglise, l’armée, et, plus généralement toute institution gouvernementale ou commerciale, ne sont pas des foules au sens de notre définition puisqu’elles bénéficient d’organisation et de hiérarchie. Nous avons déjà traité de ces groupes structurés et de leur influence sur leurs membres dans notre article Marx et Spinoza (2) et (3) ; notre approche présente va généraliser celle que nous y avions adoptée.

Les constatations de Gustave Le Bon

Entité autonome, la foule, qu’elle soit formée de manifestants, de spectateurs ou de parlementaires, a des « manières de sentir, de penser, de raisonner » qui lui sont propres, et qui prennent le pas sur les facultés individuelles des personnes qui la composent. Telle est la « loi de l’unité mentale des foules », telle est la description de son « âme collective ».

Cette « âme collective » se caractérise surtout en ce qu’elle est l’esclave des impressions reçues. Dominée par les sensations et les sentiments, elle semble incapable de raisonner, de faire preuve d’intelligence et de jugement critique, au point même d’être insensible à la contradiction.

Il s’y produit un phénomène de contagion mentale et d’imitation.

Mue par une impression de puissance, elle est  impulsive, irritable et violente.

Crédule, elle se révèle de plus extrêmement mobile : les passions et les opinions qui la gouvernent sont susceptibles de changer du tout au tout. Ainsi, entre 1790 et 1820, les foules furent tour à tour monarchistes, révolutionnaires et impérialistes, avant de redevenir monarchistes.

En un mot : la foule est irrationnelle. Cette irrationalité se révèle par de nombreux aspects : la foule, produit d’une forme d’hypnose collective, fait ressortir le féminin et l’infantile, c’est une individualité qui se compare au « primitif », au « sauvage », bref au « barbare ».

Par le seul fait qu’il fait partie d’une foule, l’homme descend plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un individu cultivé, en foule c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs.

Fort de ces constats, Le Bon dégage aussi des préceptes pour pouvoir, sinon maîtriser, du moins canaliser les foules. Pour l’essentiel, ils relèvent de la rhétorique : incapable de raisonner, la foule doit être menée à l’aide d’idées simples répétées à l’envi, de grandes généralisations et de mots nouveaux, d’images fortes capables de susciter des illusions fédératrices. « Connaître l’art d’impressionner l’imagination des foules, c’est connaître l’art de les gouverner ». Surtout, il faut réussir à paraître à ses yeux comme une idole mystique, un dieu vivant, nul n’étant plus sensible au prestige que la foule. Pour Le Bon, le modèle indépassable en la matière, c’est Napoléon, qui aurait fait preuve d’une sorte de science intuitive des foules.

Jean-Pierre Vandeuren

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