Spinoza et la psychologie sociale (3)

L’individu-masse

Pour envisager une masse comme un individu, il nous manquait l’idée de son Désir commun. Il est écrit en toutes lettres dans l’extrait précédent : le désir des petites jouissances de la vie, voilà qui est « l’âme collective » de la masse.

Aldous Huxley, dans sa préface au « Meilleur des mondes » :

« En ce qui concerne la propagande, les premiers défenseurs de l’alphabétisation universelle et de la presse libre envisagèrent deux possibilités : la propagande peut être vraie, ou elle peut être fausse. Ils n’ont pas prévu ce qui est en fait arrivé, surtout dans nos démocraties capitalistes occidentales – le développement d’une vaste industrie de consommation de masse, concernée dans l’absolu ni par le vrai ni par le faux, mais par l’irréel, le plus ou moins totalement dénué de pertinence. En un mot, ils ont échoué à prendre en compte l’appétit presque infini de l’Homme pour la distraction. »

S’il en est ainsi, si la masse peut être vue comme un individu dont l’appétit commun est celui des distractions, il y a moyen d’agir sur elle en orientant cet appétit dans le sens que l’on désire et ce au moyen des médias dits de masse.

Mais, d’abord, y a-t-il une telle intention de manipulation des masses ?

Les penseurs de la manipulation

Walter Lippmann (1889 – 1974)

Walter Lippmann, intellectuel américain, écrivain qui a gagné à deux reprises le prix Pulitzer, a donné naissance à un des premiers travaux à propos de l’usage des médias de masse. Dans Opinion publique (1922), Lippmann compare la masse à une « grosse bête » et à « un troupeau perplexe » qui a besoin d’être guidé par une classe gouvernante. Il y décrit l’élite dominante comme « une classe spécialisée dont les intérêts se portent au-delà du local ». Cette classe est composée d’experts, de spécialistes et de bureaucrates. Selon Lippmann, les experts, à qui ont fait souvent référence comme « l’élite », seront sous peu une machine de la connaissance qui circonviendra au principal défaut de la démocratie, l’idéal impossible d’un « citoyen omnipotent ». Le « troupeau perplexe » rugissant et piétinant a sa fonction : être « le spectateur désintéressé de l’action », tout sauf un participant. La participation est le devoir de « l’homme responsable », qui n’est pas le citoyen ordinaire.

Les médias de masse et la propagande sont par conséquent des outils qui doivent être utilisés par l’élite pour diriger le public sans correction physique. Un concept important présenté par Lippmann est la « fabrication du consentement » qui est, en gros, la manipulation de l’opinion publique pour accepter le programme de l’élite. De l’avis de Lippmann, le public en général n’est pas en mesure de raisonner et de trancher les questions importantes. Il est donc important pour l’élite de décider « pour son propre bien » et ensuite de vendre ces décisions aux masses.

« Que cette fabrication du consentement soit capable de grandes améliorations personne, je pense, personne ne le nie. Le procédé par lequel les opinions publiques se présentent n’est certainement pas moins subtil qu’il l’est apparu dans ses pages, et les opportunités de manipulation qui s’ouvrent à quiconque comprend le procédé sont suffisamment claires… Comme un résultat de recherches psychologiques alliées avec les moyens de communication modernes, la pratique de la démocratie a pris un tournant. Une révolution se produit, infiniment plus significative que toutes les variations du pouvoir économique… Sous l’impact de la propagande, pas nécessairement au sens péjoratif du mot, les vieilles constantes de notre pensée sont devenues variables. Il n’est plus possible, par exemple, de croire au dogme initial de la démocratie ; que la connaissance nécessaire à la gestion des affaires humaines sort spontanément du cœur humain. Lorsqu’on agit selon cette théorie on s’expose à l’autodéception, et à des formes de conviction que nous ne pouvons vérifier. Il a été démontré que nous ne pouvons pas compter sur l’intuition, la conscience, ou les accidents de l’opinion faites à la va-vite pour traiter avec le monde au-delà de notre portée. » (Walter Lippmann, « Opinion publique »).

Lippmann disjoint ainsi la citoyenneté de l’auto-gouvernement (la capacité de conduire sa vie sans l’aide de personne tout en sachant identifier son intérêt en relation avec celui des autres) et tire un trait sur les chances que l’opinion publique puisse être éclairée. Cela le place aux antipodes d’un John Dewey, dont l’ouvrage,  Le Public et ses problèmes (1927), fut écrit pour partie en réponse à Walter Lippmann, qui pense que « les problèmes de la démocratie ne peuvent être résolus que par davantage de démocratie ». La « socialisation de l’intelligence », quel que soit le temps qu’un tel projet requiert, est la seule sauvegarde de la démocratie dans des sociétés qui, parce qu’elles sont de plus en plus complexes, distantes du pouvoir, déprimées et manipulables, encourent le risque, déjà annoncé par Tocqueville, d’abdiquer de leur liberté et d’abandonner l’humanisme qui leur a donné naissance.

Le CFR

Il peut être intéressant de remarquer que Lippmann est un des pères fondateurs du CFR (« Council of Foreign Relations », soit « le conseil des relations étrangères »), le club de réflexion en politique étrangère le plus influent du monde.

« Le pouvoir politique et économique aux Etats-Unis est concentré entre les mains d’une « élite dirigeante » qui contrôle la plupart des corporations multinationales, les principaux médias, les fondations les plus influentes, les universités privées les plus importantes et la plupart des services publics basés aux E-U. Fondé en 1921, le Council of Foreign Relations est le lien-clé entre les grosses corporations et le gouvernement fédéral. On l’appelait « l’école des hommes d’Etats » et « ce qui se rapproche d’un organe de ce que C. Wright Mills appelait l’Elite du Pouvoir – un groupe d’hommes aux intérêts et modes de pensée similaires façonnant les évènements depuis des positions invulnérables dans les coulisses. La création des Nations Unies était le projet du CFR, tout comme le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale. » (Steve Jacobson, « Contrôle mental aux Etats-Unis »).

Parmi les membres actuels du CFR se trouvent David Rockefeller, Dick Cheney, Barack Obama, Hilary Clinton, le pasteur d’une méga-église Rick Warren, les PDG de corporations importantes telles que CBSNikeCoca-Cola et Visa.

Jean-Pierre Vandeuren

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