Spinoza et la psychologie sociale (6)

Quels effets ?

Ce que vise l’industrie culturelle n’est ni plus ni moins que l’abêtissement des masses. Pour ce faire, elle oriente sciemment l’appétit de l’individu-masse dans le sens de la recherche continuelle de plaisirs élémentaires simples et instinctifs comme le sexe, les jeux de violence, etc. L’effet collatéral de cet alignement sur ces désirs est l’abandon progressif du désir de connaissance et, conséquemment la plongée progressive dans l’ignorance et donc dans la servitude :

« Si une nation espère être ignorante et libre, elle espère ce qui n’a jamais été et ce qui ne sera jamais. » (Thomas Jefferson).

Lippmann, Bernays et Lasswell ont tous déclaré que le public n’était pas à même de décider de son propre destin, ce qui est le but inhérent à la démocratie. A la place, ils en ont appelé à une « cryptocratie », un gouvernement caché, une classe dirigeante en charge du « troupeau perplexe ». Au fur et à mesure que leurs idées continuent d’être appliquées à la société, il est de plus en plus visible qu’une population ignorante n’est pas un obstacle dont les dirigeants doivent s’occuper : c’est quelque chose de DESIRABLE, et, en effet, nécessaire pour assurer un leadership total. Une population ignorante ne cherche pas ses droits, ne cherche pas une plus grande compréhension des problèmes, ne questionne pas l’autorité. Elle suit simplement la tendance. La culture populaire pourvoit aux besoins de l’ignorance et la nourrit en servant continuellement du divertissement asphyxiant le cerveau et en mettant en lumière des célébrités dégénérées pour qu’elles soient idolâtrées. Elle est l’opium du peuple.

Conclusion

En guise de conclusion, nous nous tournerons à nouveau vers Spinoza et nous ne pourrons mieux faire que de reprendre le début d’un article de Laurent Galley consacré à la cinquième partie de L’Ethique (http://blogs.mediapart.fr/blog/laurent-galley/140513/spinoza-de-la-liberte-humaine) :

Un philosophe plus lumineux encore que bien des Lumières…

Dans le dernier chapitre de l’Ethique, De la puissance de l’entendement ou De la liberté humaine, Spinoza nous lie ici sans ambages l’entendement à la liberté, ce qui le range, quoique bien précocement, dans la catégorie des philosophes des Lumières, puisque, comme on le sait, dans son plaidoyer pour les Lumières, Emmanuel Kant résumera celles-ci par l’usage libre de son entendement ; il va de soi que Spinoza s’en est fait, bien avant les Lumières officielles, une ontologie extrême, ou intégrale, bien plus subversive encore que ce que Kant osera formuler au siècle suivant. Rien ne résiste à son scalpel analytique pour libérer la pensée de toute forme d’aliénation, à commencer par celle des passions et des sentiments humains, échappant à la Raison ; d’où l’on peut déduire également que si les hommes se laissent aussi aisément manipuler, entraver, diriger ou anéantir, c’est par la grande facilité avec laquelle il est possible de se faire maître de leurs désirs, de leurs passions. Nos démocraties, sous régime capitaliste libéralisé, n’en sont-elles pas l’exemple le plus frappant ?… Le Désir est le lieu principal du pouvoir : s’arroger le désir humain, c’est régner sur son âme, sans le moindre recours à quelques archaïques violences ou menaces. La morale publique permet au citoyen de se frapper lui-même d’interdiction, de se sanctionner tout seul, au nom d’un principe universel, via la mauvaise conscience induite par la culpabilité. Radios, médias, télévisions… Du pain béni, au service de l’aliénation de masse, a fortiori lorsque toute violence institutionnelle ou policière est aujourd’hui mal venue sur le plan de la gestion citoyenne. La manipulation du désir par l’image, le slogan, la publicité agressive, généralisée ; le discours politique calibré sur la loi du marché, le management d’entreprise comme dernier refuge de la répression organisée, sous la forme raffinée et a priori empathique de l’asservissement du Désir par le Devoir professionnel… Contrôler le désir humain, c’est régner jusqu’aux âmes des êtres, les conformer au plus profond de leurs aspirations intimes. Le modèle chinois en est un exemple effrayant où tout individualisme a pour le moins disparu via le conformisme de l’entreprise et de la société… Se rendre maître des âmes, est le rêve invétéré de toute idéologie destinée à imposer sa loi à tous en échanges de quelques intérêts juteux. Aujourd’hui, ce n’est plus ni la Religion, ni l’Etat qui asservissent très directement en ce sens, mais l’entreprise et les médias de masse. Que les moyens d’actions destinés à réprimer et endoctriner les hommes puissent changer de lieux, de moyens, de formes, de manières, à travers l’histoire, rien de tout cela ne vient modifier l’impératif catégorique des Lumières : la liberté humaine, impossible lorsque l’entendement, c’est-à-dire la pensée, le Désir, est aliéné par un autre impératif que celui du sujet pensant. C’est de l’héritage des Lumières que nous devons l’apparition, non pas seulement de Hegel, qui leur tourne radicalement le dos, puisqu’il réhabilite la tyrannie comme système politique, mais de Marx et Proudhon, et de toutes les aspirations socialistes, communistes et anarchistes du XIXème siècle. On oublie trop souvent que la radicalité d’un Rousseau doit toute sa virulence aux Lumières, bien qu’il ait été tour à tour plus obscurantiste encore qu’un Réformateur et plus libertaire que bien des révolutionnaires… Oui, Rousseau est un malentendu en lui-même ; un merveilleux malentendu, selon par quel bout on le prend… Quant au devenir du spinozisme, il a bien entendu retrouvé toute sa puissance révolutionnaire chez Deleuze qui, devant les nouvelles menaces du capitalisme et de la société de l’information et de contrôle, en a radicalisé la portée pour définir ce qu’il appelle « une machine de guerre » destinée à rompre tous les liens par la déterritorialisation du Désir : à savoir son nomadisme libertaire. Voilà ce que sera désormais la philosophie, « machine de guerre » perpétuellement en marche de ce fameux « siècle deleuzien », appelé de ses vœux par Michel Foucault, et qui se fait attendre… Le renouveau colérique et flamboyant du spinozisme…

 Jean-Pierre Vandeuren

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