Le spinozisme n’est pas un système philosophique (2)

Echec d’une construction théorique figée

Spinoza débute donc par des considérations sur Dieu, ou la Substance ou l’Etre, c’est-à-dire par une ontologie. Mais d’entrée de jeu la construction d’une ontologie est vouée à l’échec. En effet, la quatrième définition énonce :

« Par attribut j’entends ce que l’entendement perçoit d’une substance comme constituant son essence. »

La substance en tant que substance (l’être ne tant qu’être) n’a donc absolument aucun sens, puisqu’elle ne peut être perçue en dehors de ses attributs. Cela ruine d’emblée toute possibilité d’ontologie.

L’homme n’a accès qu’à deux attributs, l’Etendue et la Pensée. Il ne peut donc percevoir  les choses que comme corps ou comme idées. L’ontologie se réduit donc de suite en une physique et en une théorie des idées ou de la connaissance. Il n’y a pas, chez Spinoza, de science de l’être en tant qu’être, mais seulement une conception de l’être, aux deux sens du mot conception, physique (concevoir, comme dans « concevoir un enfant ») et dans la pensée (concevoir une idée, un projet, …). Si l’on décide de se concentrer sur l’Esprit, comme Spinoza le fera dans la deuxième partie de l’Ethique, on voit que l’ontologie se résorbe en une théorie de la connaissance. La première partie de l’Ethique se fond dans la deuxième : c’est en concevant l’être que l’Esprit accède à ce qui est, autrement dit qu’il passe d’un sens du mot « concevoir » (concevoir une idée), à l’autre (concevoir la réalité, créer cette réalité). L’activité de conception de l’Esprit (avoir des idées adéquates) fonde et constitue la réalité car :

« L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses «  (Eth II, 7).

Mais sur quoi se fonde une théorie de la connaissance ? Sur les concepts de vrai et de faux. Cependant chez Spinoza, il n’y a rien de faux :

« Toutes les idées sont vraies en tant qu’on les rapporte à Dieu » (Eth II, 32).

Il ne peut donc pas y avoir de véritable théorie de la connaissance dans l’Ethique. Spinoza y remplace le concept de vérité par celui d’adéquation et  la théorie de la connaissance par une théorie des genres de connaissances qui se distinguent entre eux par le degré d’adéquation des idées. Spinoza rem­place le souci de la vérité par le concept d’adé­qua­tion : ce qui importe est qu’une idée exprime par­fai­te­ment dans ses effets ce qu’elle tient de ses causes. Le critère de l’adéquation d’une idée est interne à cette idée, à l’inverse du critère de la vérité, quel qu’il soit d’ailleurs, qui lui est extérieur.

L’enjeu de la connaissance n’est plus chez Spinoza d’accéder à la vérité mais d’atteindre, par le troisième genre de connaissance le degré de satisfaction le plus élevé exprimé par l’adéquation :

« De ce troisième genre de connaissance naît la plus haute satisfaction de l’Esprit qui puisse être donnée » (Eth V, 27).

Mais qui dit satisfaction sous-entend satisfaction d’un désir. On est donc ramené aux désirs, eux-mêmes déterminés par les dispositions de joies et de tristesses, c’est-à-dire que nous sommes ramenés à la théorie des passions et, à son tour, la théorie de la connaissance se résorbe dans celle des passions : la deuxième partie de l’Ethique se fond dans la troisième.

Mais une théorie des passions, chez Spinoza, n’est pas concevable. En effet, dès que l’on conçoit une passion, on la détruit :

« Un affect qui est une passion cesse d’être une passion dès que nous en formons une idée claire et distincte » (Eth V, 3).

Une théorie des actions, alors ? L’Esprit est actif dans la mesure où il a des idées adéquates :

« Notre Esprit agit en certaines circonstances, et en d’autres il subit. En tant qu’il a des idées adéquates, il est nécessairement actif en certaines choses, et en tant qu’il a des idées inadéquates, il est nécessairement passif en certaines choses » (Eth III, 1).

Mais nous avons rappelé ci-dessus que l’activité de l’Esprit fonde et constitue le réel. Les actions de l’Esprit, les idées adéquates, ne peuvent donc pas être prises comme objet d’une théorie puisque ce sont elles qui fabriquent la théorie. Le dernier domino s’effondre sur le premier, la boucle est bouclée. L’Ethique ne peut pas être un système théorique.

Mais c’est parce que les idées adéquates ne fondent pas le réel comme théorie, mais comme pratique, puisqu’elles créent le réel, de façon particulière et concrète pour chacune d’entre elles.

Et c’est pourquoi l’Ethique ne peut pas être un système. Il n’y a rien de systématique dans la pensée. Penser, pour tout Esprit, c’est avoir une idée liée à un affect. On ne pense pas « en théorie », dans le vide. On éprouve une affection corporelle et simultanément on a l’idée de cette affection, on éprouve un affect, un sentiment. Chaque idée est liée à un affect particulier. Un système philosophique théorique pourrait être défini comme un agencement figé d’idées et qui, dès lors, ne pourrait être rapporté à un Esprit humain réel. Ce serait simplement une « vue de l’Esprit », une illusion, une absurdité eu égard à la réalité. Si l’on ima­gine la méthode pro­po­sée par Spinoza comme celle d’un être étudiant ses pas­sions de manière exté­rieure, on obtient un sujet de théo­rie, c’est-à-dire un sujet qui est lui-même théo­ri­que, un sujet irréel.

A l’inverse, l’Ethique peut être vue comme un ensemble de méthodes qui permettent d’utiliser la connaissance comme affect pour lutter contre les passions :

« Un affect ne peut être ni réprimé ni supprimé si ce n’est par un affect contraire et plus fort que l’affect à réprimer » (Eth IV, 7).

Lorsqu’un homme vit une passion particulière (une haine, comme une colère, par exemple), il subit, il est conditionné par cette passion. La raison, en rendant adéquate l’idée confuse inhérente à cette passion, devient elle-même un affect qui produit les effets qui correspondent réellement à ses causes. C’est donc la raison qui alors conditionne et rend l’homme actif, c’est-à-dire propre cause de ses effets.

Il apparaît que l’on peut extraire de l’Ethique les grandes lignes d’une méthode de résolution de chacun de nos problèmes existentiels concrets, ce qui fait quand-même de l’Ethique un système … pratique.

Jean-Pierre Vandeuren

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