Méthode spinoziste pour aborder nos problèmes existentiels (1)

Comme annoncé à la fin de l’article précédent, il est possible de dégager de l’Ethique une méthode, un processus pratique, nous permettant d’aborder et de tenter de résoudre, autant que faire se peut, chacun des problèmes existentiels concrets qui se posent à nous. En guise d’exemple, nous considérerons une pathologie commune dans le monde du travail, l’épuisement professionnel, plus connu sous son appellation anglophone de « burnout ».

Le spinozisme, si l’on accepte de suivre notre argumentation exposée précédemment, n’est pas un système théorique. On peut donc faire l’économie de nombreux de ses développements et, notamment ceux de la première partie, pour y puiser cependant des notions fondamentales, comme celle du Conatus humain, ou Désir, de laquelle nous devons partir puisque ce Désir « n’est rien d’autre que l’essence même de l’homme, essence d’où suivent nécessairement toutes les conduites qui servent sa propre conservation » (Eth III, 9, Scolie).

Désir et désirs

Chaque être, lorsqu’il est jeté dans l’existence, est poussé à s’y affirmer, c’est-à-dire à y produire des effets qui découlent de sa nature. Ainsi, un loup dont le caractère est dominant sera instinctivement poussé à affirmer cette domination au sein de la meute, tandis qu’un « dominé » ne sera lui-même qu’en supportant la domination du mâle alpha, et, enfin, un « indifférent » manifestera nécessairement sa nature par une indifférence à ces questions de domination. Un mâle alpha, cependant, pour s’affirmer, rencontrera certainement sur sa route d’autres mâles alpha et devra faire effort pour s’imposer, c’est-à-dire imposer sa nature. C’est pourquoi cette poussée affirmative de soi-même dans l’existence est appelée « Conatus », mot latin signifiant « effort ». Le Conatus est notre effort pour « persévérer » dans l’existence. Pourquoi « persévérer » ? Parce que notre effort porte sur la conservation, la préservation des joies que nous avons connues. Dans le cas de l’homme, cet effort est accompagné de conscience, et est appelé, malencontreusement à mon sens, « Désir ». Car ce Conatus, ce Désir humain est une poussée existentielle, à l’origine sans orientation précise, mais qui, suite à un certain état affectif, va se concrétiser dans des « désirs particuliers », comme le présente le cycle génétique des passions de base (voir nos articles sur ce sujet) :

Conatus ou Désir → Joie ou Tristesse → Amour ou Haine → désir particulier → …

En termes plus modernes, le désir est donc une tendance devenue consciente d’elle-même, qui s’accompagne de la représentation du but à atteindre et souvent d’une volonté de mettre en œuvre des moyens pour atteindre ce but. Le désir est à distinguer du besoin, qui renvoie au manque et à ce qui est utile pour le combler. Dans la distinction entre « désir » et « besoin », on peut voir le désir comme une caractéristique de l’individu dans ce qu’il a d’unique. Ainsi le désir est particulier et donc propre à chacun. Désir et besoin se distinguent aussi par la nature de l’objet visé. L’objet du besoin procède d’une fonction que l’individu vise à travers lui, alors que l’objet du désir représente quelque chose d’autre que lui-même. Il y a dans le désir une dimension symbolique de représentativité de l’objet visé. Le besoin est de l’ordre de l’avoir; le désir est de l’ordre de l’être.

Pour résumer : être c’est être un être de désir. Exister c’est désirer, et par conséquent s’activer à la poursuite de ses objets de désirs.

Mais, comme chacun le sait, cette poursuite est souvent contrariée et c’est de là que vient :

Le problème existentiel général

Le problème qui se pose à chacun de nous, à chaque instant, à partir de n’importe quelle idée, de n’importe quel désir, est celui de sa réalisation. Il s’agit de faire exister ce qui a dans l’esprit la forme d’une volonté, toujours tournée vers ce qui n’est pas encore, ou qui, plus exactement, n’est pas ailleurs qu’en nous. En réalisant nos désirs, nous produisons des effets, nous augmentons notre réalité et notre puissance d’agir et ces réalisations nous procurent de la joie. Mais l’ordre des choses se trouvent régulièrement en contradiction avec celui de nos désirs et empêche leur réalisation. Cet échec nous plonge dans la tristesse, car nous ressentons la diminution de notre puissance d’exister. Toute notre difficulté d’exister réside dans ce seul sentiment, la tristesse et ses corrélats, la haine, la colère, la jalousie, etc. Et donc tout le problème d’une « éthique », c’est-à-dire d’une pratique susceptible de nous guider dans la vie en nous permettant d’en tirer un maximum de joies (augmentation de notre puissance d’être et d’agir) est de vaincre la tristesse et les affects qui en dérivent.

La tristesse et ses dérivés sont des « états d’âme » que nous appelons des « sentiments », que Spinoza appelle plutôt « affects » pour insister sur le fait que ces états d’âmes sont provoqués par des « affections » de notre corps par les choses qui lui sont extérieures (notre corps est « affecté » : nous voyons, nous entendons, nous sentons, …).

Retour sur les affects ou sentiments

« J’entends par Affect les affections du Corps par lesquelles sa puissance d’agir est accrue ou réduite, secondée ou réprimée, et en même temps que ces affections, leurs idées » (Eth III, Définition 3).

Un affect, un sentiment est donc composé de deux aspects, l’un corporel, l’autre spirituel. L’aspect corporel est une sensation vécue. Par exemple, en regardant les informations télévisées nous entendons l’annonce d’une réforme fiscale avantageant la détention de capital par une moindre de taxation sur celui-ci. L’aspect spirituel est l’idée que nous nous faisons de cette sensation corporelle et que Spinoza appelle une imagination. Cette idée  re-présente (au double sens de la faire re-vivre en nous et de l’interpréter, comme un acteur interprète un rôle) la sensation vécue. Dans l’exemple, une personne à tendance plus « socialiste » se représentera cette annonce comme mauvaise, tandis qu’une autre, d’obédience plus libérale, l’accueillera comme bonne. La première en éprouvera de la tristesse et de la colère, la seconde, de la joie et de la gratitude envers les dirigeants politiques.

Il faut bien se rendre compte, c’est important, qu’un sentiment, de par l’idée, l’imagination, est absolument personnel. Chacun juge des choses selon sa propre nature. Mais ce jugement de l’Esprit, cette imagination se passe dans l’Esprit de l’individu concerné et rien que dans son Esprit ! L’imagination est interne à son propre Esprit. Et c’est ça qui est fantastique et qui ouvre grand la porte à son action sur la réalité.

Mais qu’est-ce que la réalité ?

Jean-Pierre Vandeuren

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