Méthode spinoziste pour aborder nos problèmes existentiels (2)

La réalité

La question n’est pas dénuée de sens puisque nous ressentons réellement de la souffrance et de la tristesse. Nous voulons donc éloigner cette tristesse et donc changer la réalité.

La réponse n’est cependant pas aussi évidente que l’on pourrait le croire à première vue. Car, au premier abord, on ne s’interroge guère sur la réalité. Les choses sont là, on les touche, on s’y cogne, elles nous résistent, souvent elles ont le dessus.  Ça c’est le réel.

Mais est-ce tout le réel ?

Bien sûr qu’il n’est pas question de nier cette évidence que les choses existent en dehors de nous et qu’elles sont souvent contraires au déploiement de notre puissance et que leur puissance nous surpasse en définitive toujours (puisque nous devons mourir).

Mais en fait ces choses que nous considérons comme réelles (et on a raison de le faire) ne nous touchent que par l’importance que nous-mêmes nous leur accordons par le biais de notre imagination (l’imagination étant l’idée que nous nous faisons personnellement de notre sensation). C’est donc à cause de notre propre imagination, à cause de notre propre Esprit, et non pas à cause de la chose extérieure elle-même que nous souffrons.

En fait, nous avons chacun notre propre réalité, celle que construit notre propre imagination. Nous l’écrivions de façon plus abstraite dans les articles précédents :

C’est en concevant l’être que l’Esprit accède à ce qui est, autrement dit qu’il passe d’un sens du mot « concevoir » (concevoir une idée), à l’autre (concevoir la réalité, créer cette réalité). L’activité de conception de l’Esprit (avoir des idées adéquates) fonde et constitue la réalité car :

« L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses«  (Eth II, 7).

Et c’est merveilleux, car ainsi, nous avons deux possibilités d’action sur la réalité : l’une sur la réalité « objective » (celle des objets extérieurs à nous), mais dont l’efficacité va toujours être relative à la force de ces choses extérieures et  au hasard ; l’autre, assurée, en agissant sur nous-mêmes, dans notre esprit, sur notre imagination, en « réorganisant » nos idées.

Nous allons aborder ces deux types d’action, en commençant par la seconde, celle dont nous pouvons nous assurer du résultat positif car elle ne dépend que de nous et non des causes extérieures (« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » (La Boétie)).

Réorganiser nos pensées pour renouer avec notre puissance d’être

Nous vivons dans un monde chaotique de forces extérieures qui agissent sur nous au gré de nos rencontres avec elles et nos idées de ces rencontres (nos imaginations) se bousculent dans notre esprit, souvent en sens contraires, au point que nous ne savons souvent plus quelle direction prendre, un peu comme un frêle esquif sur l’océan immense, balancé en tous les sens au gré des vents contraires qui agitent les flots et qui ne parvient plus à se diriger. Nous perdons souvent le contrôle de nos vies :

« On voit par là que nous sommes agités en mille façons par les causes extérieures ; et, comme les flots de la mer soulevés par des vents contraires, notre âme flotte entre les passions, dans l’ignorance de l’avenir et de sa destinée » (Eth III, 59, Scolie).

Pour reprendre ce contrôle, il nous faut réorganiser nos imaginations en utilisant notre raison, à la fois de façon descriptive et active.

Nos sentiments exercent un immense pouvoir sur nous. La joie peut nous amener à réaliser de grandes choses, mais la Tristesse peut nous détruire, totalement comme  dans le cas du suicide. C’est vraiment un lourd tribut que nous lui versons.

Mais le fait de lutter contre la tristesse, désirer l’éloigner, la vaincre, révèle notre propre puissance en la déterminant à ce combat. Finalement, la tristesse a ceci de positif qu’elle nous montre que nous avons nous-mêmes de la force, que nous pouvons exercer aussi un certain pouvoir contre elle. Il nous suffit d’avoir une bonne méthode pour l’exercer à plein.

La méthode que Spinoza propose consiste à unifier ou à réconcilier les deux pouvoirs, celui de notre Esprit et celui de la passion (la tristesse ici), sous le registre de la puissance, que notre raison nous permet de suivre à travers ses divers modes d’actualisation.

En détail, il y a deux étapes à suivre. D’abord, en utilisant la raison descriptive, analyser les causes de notre tristesse (suivre l’expression de la puissance de la tristesse), et ensuite, en utilisant la raison active, unifier les pouvoirs de l’esprit et de la passion.

Première étape : analyse des causes par la raison descriptive

La tristesse, comme toute chose, est un effet de certaines causes. Un effet n’est vraiment connu que lorsqu’on a dévoilé les causes qui l’ont engendré. Pas toutes les causes, ce serait impossible, mais les causes « efficientes », c’est-à-dire celles qui nous sont satisfaisantes pour décrire la production de l’effet. C’est ce que Spinoza appelle « causes adéquates ».

Quelles sont les causes dont nous pouvons dire qu’elles ont produit la tristesse ?

Elles proviennent de la frustration de nos désirs.

Nous sommes tristes  parce que certains de nos désirs sont frustrés. Dans le cas de l’épuisement professionnel, comme nous le verrons plus tard, ceux-ci sont souvent : désir d’avoir moins de travail, d’être bien reconnu, de mériter la confiance dans notre travail, d’être en collaboration avec des gens que nous estimons, de nous sentir libre de nos choix, …

Il y a, parmi ces frustrations, certaines qui sont objectives (la perte d’un poste particulier, une promotion non attribuée) et d’autres que qui ne vivent qu’à cause de notre imagination (nous imaginons un manque de reconnaissance, un manque de confiance, par exemple).

Mais de toute façon, la tristesse est causée surtout par la puissance que nous-mêmes, notre esprit imaginant, accordons à la cause extérieure.

Cette première étape devrait se conclure par une connaissance adéquate des causes de la tristesse. Cette connaissance, ces idées adéquates (idées de la cause de l’idée de l’effet, voir notre article Causalité)  remplaceraient alors dans notre Esprit les idées confuses que sont nos imaginations.

Et cela devrait déjà avoir un effet immédiat sur notre tristesse car, comme nous l’avons rappelé, c’est l’activité de conception de l’Esprit (avoir des idées adéquates) qui fonde et constitue la réalité. Oh, bien sûr, la tristesse ne disparaît pas, mais nous devrions sentir qu’en la comprenant, nous agissons déjà sur elle et qu’elle s’atténue. La raison active est déjà présente.

Reste maintenant à agir avec notre tristesse, non pas contre elle, pour, en associant son pouvoir et celui de notre esprit, augmenter notre puissance d’agir et retrouver la joie.

La raison active

Pourquoi la tristesse est-elle positive ?

Quand nous sommes tristes, nous sommes disposés à tout faire pour éloigner cette tristesse. En fait, la tristesse révèle notre puissance en la déterminant dans une action. Ainsi, parce que nous sommes tristes et que cela nous pourrit la vie, nous sommes déterminés à trouver des solutions pour en sortir. Là réside le pouvoir positif de la tristesse, elle détermine notre puissance à l’action. Le simple fait de reconnaître cet aspect positif, transforme une opposition (la tristesse s’oppose à nous en diminuant notre puissance d’agir) en collaboration (elle nous révèle que nous sommes puissants, que nous pouvons agir plus et mieux). Il suffit de changer le discours passif de la tristesse (« je suis déterminé à souffrir car ma souffrance a des causes ») en un discours actif (« je suis déterminé à ne pas souffrir car ma souffrance a des effets que je refuse »), pour que ce changement ait des effets dynamisant sur notre puissance.

En effectuant ce changement de discours, notre esprit commence à s’activer. Quelles actions peut-il entreprendre ? Il peut agir sur lui-même de deux façons différentes selon les frustrations que connaît son Désir (son « Conatus », la force existentielle qui le pousse à s’affirmer en produisant des effets dans l’existence). Car, on l’a vu, il y a des frustrations que nous avons appelées « objectives », c’est-à-dire dont l’objet de désir est, irrémédiablement ou pas, perdu et des frustrations « subjectives », ou « imaginatives », c’est-à-dire qui ne reposent que sur notre imagination, notre interprétation des choses.

Jean-Pierre Vandeuren

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