Méthode spinoziste pour aborder nos problèmes existentiels (3)

Les frustrations objectives du désir

Un désir est « objectivement » frustré lorsque son objet est irrémédiablement perdu, comme lors du décès d’une personne aimée ou une perte d’emploi, ou seulement temporairement perdu lorsque cette perte ne semble pas définitive, que l’objet peut se recouvrer, ce qui serait le cas, par exemple, d’une promotion non attribuée cette année, mais qui pourrait l’être plus tard, ou d’une élection perdue.

Lorsque la perte est irrémédiable, l’esprit n’a pas le choix. Il doit faire son deuil, mais dans l’action, non pas en subissant cette perte. Il doit simplement réorienter son Désir vers un autre désir particulier. En cas de licenciement, par exemple, vers un autre emploi, ou une autre activité. C’est la persévérance dans le désir d’une chose perdue qui, souvent, provoque les pathologies dépressives.

Quant aux autres frustrations objectives du désir, celles dont l’objet n’est pas irrémédiablement perdu, comme, par exemple, la non attribution d’une promotion, il y a toujours  moyen d’agir sur les choses extérieures ou sur notre propre imagination pour poursuivre notre désir de la chose temporairement perdue. Dans le cas de la promotion à conquérir, nous pouvons examiner les raisons objectives de son refus actuel (mauvaise relation avec un supérieur, productivité trop faible, échec dans l’atteint d’un objectif, etc.) et tenter d’en modifier les causes (une raison est ce pourquoi une chose est, une cause ce qui a engendré la chose). Nous reviendrons dans le paragraphe suivant sur les actions possibles sur les causes extérieures.

Les frustrations subjectives du désir

Il s’agit, comme on l’a vu, de frustrations qui ne sont basées que sur l’idée que nous nous faisons des choses, sur nos représentations de nos sensations, bref, sur notre imagination. La cause de notre tristesse est totalement interne à notre esprit, et c’est pourquoi nous pouvons agir dessus également de façon interne à lui, en utilisant notre puissance de penser et de bien penser.

Par exemple, un employé, convaincu de la qualité de son travail et qui se voit refuser une promotion, peut en imaginer la cause dans un manque de reconnaissance de son travail ou une haine particulière vis-à-vis de sa personne.

Les actions ne devraient se faire que pour elles-mêmes. « Bien faire et rester en joie » est une devise maîtresse car elle nous rend indépendant du regard des autres. Nous devenons seuls juges de la qualité de nos actes.

La cause adéquate de cet aspect de la tristesse de l’employé est ainsi l’imagination de la frustration d’un désir naturel, le désir de reconnaissance, alors qu’objectivement il peut n’en être rien et que son Esprit, lui, affirme avec certitude la qualité de tes actes. Il a alors l’idée adéquate de la cause de sa tristesse. Cette idée claire et distincte va alors remplacer celle, confuse, de son imagination.

Cela devrait le libérer de la dépendance du jugement (supposé !) de son ou ses supérieurs hiérarchiques dans son entreprise.

Avant de poursuivre, il n’est pas superflu de nous résumer en mettant en évidence la notion de « réorganisation de nos pensées » utilisée dans le titre. Nous avons réorganisé les pensées imaginatives qui président à nos sentiments (nos imaginations, les idées confuses de nos sensations), qui se succèdent naturellement selon l’ordre de nos rencontres, suivant un ordre intelligible de deux façons différentes. D’abord, à l’aide de la raison descriptive, nous en avons recherché les causes efficientes, c’est-à-dire que nous les avons organisées selon l’ordre réel qui est celui des causes produisant des effets (la Tristesse a des causes que nous devons mettre à jour), et non celui des rencontres (la Tristesse produit des effets que nous ressentons). Cette réorganisation nous a alors permis d’agir sur les causes (activité de la raison). La seconde réorganisation a consisté à transformer la façon dont nous envisageons cette Tristesse : de négative (elle s’oppose au déploiement de notre puissance d’être), en positive (elle révèle cette puissance en la déterminant à l’action).

L’action sur la réalité « objective »

Nous avons énoncé que nous disposions de deux types d’action pour tenter de changer la réalité en notre faveur, l’une sur la réalité « objective », l’autre sur la réalité « subjective ». Nous avons développé cette dernière, car elle débouche sur des résultats certains, quoiqu’elle soit la moins pratiquée. En effet, la plupart des gens, confrontés à une force extérieure qui contrarie la réalisation de leurs désirs, tentent d’infléchir cette force.

D’où provient cette tendance universelle ?

Des sentiments qui ont pour base la Tristesse, mais visent un objet extérieur et qui se construisent à partir de la Haine.

La Haine est une Tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure.

Ainsi, lorsqu’un employé pense au supérieur qui lui a refusé sa promotion, ou à son collègue qui l’a obtenue à sa place, il éprouve une Tristesse à cette pensée. C’est exactement de la Haine envers la personne visée, le supérieur ou le collègue. Il la hait.

A partir de cette Haine, il va éprouver l’envie de lui nuire, de la détruire. Ce désir est la Colère : « un désir par lequel nous sommes incités, par la Haine, à faire subir un mal à celui que nous haïssons ».

C’est donc un tel désir, issu de la Haine, qui pousse les gens à détruire ce qui se met en travers de la réalisation de leur désir, c’est-à-dire, d’après ce qu’ils croient, l’objet extérieur directement concerné, le supérieur ou le collègue dans le cas de notre employé.

A partir de là, la voie est ouverte à la violence (physique ou verbale), à la vengeance de l’autre camp, aux querelles interminables en tous genres, pour aller jusqu’aux guerres, aux pogroms, aux génocides et autres horreurs si communes à l’humanité.

Ou alors, comme dans nos sociétés policées où toute agression risque de se retourner légalement contre son auteur, à l’autodestruction, de la plus banale à la plus extrême. Les réactions des employés sujets à des déceptions au sein de leur entreprise sont d’ailleurs éloquentes de cette déviation : ils évoquent des attitudes qui, d’une façon ou d’une autre, auront comme conséquence de les autodétruire : quitter leur emploi, changer de travail ou même se suicider.

De toute façon, on constate encore une fois que c’est la cause extérieure qui souvent nous écrase.

C’est que la Colère se trompe de cible !

Le supérieur hiérarchique de notre employé frustré d’une promotion, comme chacun d’entre nous, croit prendre des décisions librement. Mais il n’en est rien, nous sommes tous déterminés à agir d’une certaine façon par des causes qu’en général nous ignorons : « Les hommes croient être libres, par la raison qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leurs désirs, et ne pensent nullement aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir ».

En vertu de cela, si l’on voulait modifier la réalité qui nous contrarie, ce n’est pas la cause extérieure directe qu’il faut viser (dans notre exemple, le supérieur ou le collègue), mais les causes qui ont engendré cette cause (les raisons qui poussent ce supérieur (une contrainte budgétaire, un mauvais jugement ?) à refuser la promotion ou ce collègue à l’obtenir (comment a-t-il fait ? Comment puis-je modifier mon action pour faire comme lui ?)). Cette réorientation de notre haine vers sa vraie cible évite les affrontements destructeurs et favorise l’union entre les êtres.

Mais il se peut aussi que nous ne puissions pas agir sur les causes, soit parce que nous ne parvenons pas à les connaître, soit par impossibilité d’action directe, tout simplement. Alors, si l’on veut éviter la violence directe et, évidemment, l’autodestruction sous quelque forme que ce soit, que peut-on faire sinon se soumettre et subir ?

Réorganiser les forces pour retrouver la joie d’être ensemble

L’opposition ne peut mener qu’à la détérioration des deux forces en présence, détérioration pouvant aller jusqu’à la destruction totale de l’un ou même des deux camps. Il n’y a pas de guerre sans pertes des deux côtés et le prétendu vainqueur n’en sort jamais indemne.

La réorganisation vise à transformer une opposition en union en cherchant un utile commun.

Ainsi, la Tristesse qui est, au départ, vue comme une opposition à notre puissance d’être puisque qu’elle consiste en une diminution de celle-ci, vise en fait à éveiller cette puissance, à la déterminer à agir et donc à s’augmenter. La Tristesse et la puissance d’être ont ceci de commun qu’elles visent toutes deux le même but, l’augmentation de cette puissance, mais elles utilisent des chemins différents qui sont imaginés comme opposés. On a vu comment réorganiser cette imagination.

La Colère semble opposer deux individus. Mais c’est parce qu’on imagine mal contre quoi elle est dirigée. On la voit toujours dirigée contre un individu. Tous les individus ont en commun de rechercher un utile propre et ce qui est le plus utile à l’homme, celui qui favorise le plus son utile propre, c’est l’autre homme. Il faut donc favoriser l’union des individus (« L’union fait la force »). S’ils s’opposent, c’est parce que leurs désirs semblent s’opposer. Mais ces désirs ont des causes et ce sont ces causes que la colère doit viser, non pas l’individu qui a le désir. En transformant ces causes, la Colère peut réussir à refaire l’union des individus. C’est que la Colère et l’Ambition (le désir que les autres louent nos actions, qui est un sentiment qui unit les hommes) ont en commun le même but, unir les individus, même si ces sentiments semblent emprunter des voies différentes.

On le voit sur les exemples précédents, tout l’enjeu de la méthode est la transformation de l’opposition en union par un jeu subtil que nous pourrions qualifier de « judo intellectuel » : utiliser la force imaginative de l’autre en la retournant pour qu’elle s’aligne avec la nôtre.

Avant de passer à l’application de cette méthode spinoziste au cas de l’épuisement professionnel (« burnout »), résumons-la : …

Jean-Pierre Vandeuren

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