Méthode spinoziste pour aborder nos problèmes existentiels (6)

Les constatations des psychologues

Nous avons déjà souvent souligné que la psychologie moderne, dans son effort d’alignement sur la démarche des sciences de la nature, rassemble les effets d’un comportement particulier et ensuite tente d’en inférer des théories qui peuvent rendre compte de ces effets.

A l’inverse, la psychologie rationnelle spinoziste interprète les faits constatés au sein de sa théorie en les en déduisant directement.

Quels sont les constatations psychologiques en ce qui concerne le phénomène du « burnout » ?

Etudié par les psychologues américains Freudenberger et North, le processus de burnout comprend douze étapes qui ne se déroulent pas nécessairement ni toutes, ni d’ailleurs dans l’ordre suggéré ci-dessous.

1) Ambition, la compulsion de faire ses preuves sur son lieu de travail. Le burnout n’affecte guère ceux qui se contentent de la médiocrité. Mais plutôt ceux qui visent l’excellence et ont soif d’une reconnaissance personnelle.

2) Exigences excessives. Parce qu’ils veulent y arriver, qu’ils veulent se prouver qu’ils en sont capables, les personnes qui s’engagent sur la voie du burnout ont tendance à en faire beaucoup. Et même trop. Horaires tardif, travail le soir et le week-end, horaires démesurés, concentration de tous les instants.

3) Méconnaissance de ses propres besoins. Toute l’énergie étant consacrée au travail, il n’en reste plus guère pour la famille, les amis, les loisirs, le sport, la détente. Bien souvent, les besoins somatiques de base (sommeil, alimentation, détente…) sont négligés bien avant l’apparition du burnout.

4) Difficultés à faire face aux tensions. La personne prend conscience qu’il y a quelque chose qui ne va pas mais elle ne comprend pas ce qui se passe. Elle a de plus en plus tendance à fuir les conflits et les tensions, y compris les siennes propres.

5) Régression des valeurs. La personne s’isole de plus en plus des autres, elle a de plus en plus de mal à entendre des points de vue qui ne correspondent pas aux siens. Ses valeurs changent et régressent, le travail prenant une place prépondérante au détriment de tout le reste.

6) Déni des problèmes. La personne accuse les autres et s’en prend a sa charge de travail sans comprendre que sa propre attitude a changé et qu’elle a elle-même favorisé le déséquilibre.

7) Retrait. Les contacts sociaux sont diminués au minimum. Les drogues, l’alcool, le tabac sont souvent appelés à la rescousse pour tenter de diminuer les tensions.

8) Changements comportementaux. Fatigue évidente, retrait marqué, signes de stress. L’environnement ne peut plus ne pas remarquer qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

9) Dépersonnalisation. La fatigue aidant, la personne cesse de prêter attention à ses besoins et à ceux d’autrui. Son champ de vision se restreint, elle ne traite plus vraiment les autres comme des personnes, ni elle-même d’ailleurs, tant elle est focalisée sur son but.

10) Vide intérieur. Ce sentiment lorsqu’il commence a être envahissant est généralement combattu, que cela soit par un surcroît de travail (!) ou par le recours au sexe, aux drogues, au tabac, à l’alcool.

11) Dépression. Absence d’avenir, apathie, épuisement, indifférence… Le burnout inclut souvent (mais pas toujours) des symptômes de dépression.

12) Syndrome d’épuisement professionnel. C’est le burnout à proprement parler. La personne s’effondre et requiert des soins médicaux et psychologiques immédiats.

La survenue de chacune de ces phases sera plus ou moins marquée pour chaque personne. Certaines phases n’apparaîtront jamais dans l’histoire d’un individu. Mais on en retrouvera 6, 8 ou 10 sur les 12 … Autant de signes avant-coureurs montrant qu’il est temps de s’arrêter. Ce que justement ces personnes ne savent généralement pas faire !

Conclusion

La biologie a prouvé que l’effondrement physique de l’individu qui vit un « burnout » et son maintien ou, pire, son enfoncement  dans cet état d’impuissance physique est dû à l’existence d’une tension (un stress) qu’il imagine lié à son activité professionnelle.

Nous sommes ainsi ramenés à nos études précédentes concernant le travail salarié (voir Spinoza et le travail salarié (1) : stress et désir de reconnaissance et Spinoza et le travail salarié (2) : cadre spinoziste) où nous analysions entre autres le facteur « stress » dans l’entreprise.

Retenons-en le paragraphe suivant :

De façon succincte, on pourrait dire que vivre la pénibilité de sa condition de salarié, subir passivement le stress induit par le mythe de la performance, rechercher la reconnaissance dans son entreprise, se mobiliser pour elle avec enthousiasme ou à contrecœur, ce sont autant de manières d’être affecté comme salarié, c’est-à-dire d’être déterminé à entrer dans la réalisation d’un désir qui n’est pas d’abord le sien propre.

C’est bien la situation vécue dans les deux récits que nous avons repris. Chacune des personnes a orienté totalement son Désir sur celui du désir-maître de son environnement professionnel, il l’a aligné sur celui-ci, il les a identifiés et a donc identifié son essence à celle de son entreprise, principalement à cause d’une profonde aspiration à y être reconnue.

L’engrenage des effets constatés par Freudenberger et North peut alors se déduire sans peine de l’incorporation du phénomène du burnout dans ce cadre spinoziste.

C’est bien l’Ambition qui est à l’origine de tout (effet 1) :

« L’Ambition est un Désir immodéré de la Gloire, cette Joie qu’accompagne l’idée d’une action que nous imaginons louée par les autres » (Eth III, Définitions des affects, 44 et 30).

Ce désir de reconnaissance se focalise au sein de l’entreprise employeuse. Il va donc orienter le Conatus, le Désir, de la personne afin de l’aligner le plus possible sur le désir-maître de l’employeur, et le prouver en s’y dévouant « corps et âme » (effet 2), ce qui, nécessairement, abouti à négliger les autres aspects de son existence (effet 3) et à une « dépersonnalisation » de plus en plus accentuée (effet 9). Mais cela crée inévitablement des tensions (stress) de plus en plus fortes dans tous les domaines (effet 4) : tensions entre les efforts demandés et les capacités corporelles limitées, tensions entre la demande de l’entourage, famille, amis, et l’offre minimale qui y répond, tensions entre la demande personnelle de diversité d’expériences et l’offre restreinte offerte, etc. Si notre individu persiste à s’enfoncer dans son imagination vive, restreinte, pauvre de son Désir, ce qui est une « régression de ses valeurs » (effet 5) il va nécessairement, pour le faire prévaloir face aux ouvertures dévoilées par les diverses tensions que nous venons d’énoncer, devoir s’isoler (effets 5 et 7), ignorer les problèmes (effet 6), à défaut de quoi, pour essayer de les résoudre, il devrait y consacrer un temps repris sur son travail, ce qu’il ne désire pas,. Enfin, la fatigue physique normale s’accentuant va conduire notre individu inexorablement vers l’épuisement total psychologique (effets 10 et 11) et physique (effets 8 et 12) … s’il ne trouve pas d’issue à l’orientation monomaniaque de son Désir dans le travail professionnel.

On est donc bien ramené au Désir et on peut appliquer la démarche générale proposée pour la raison pratique.

Le travail de la raison pratique

L’analyse descriptive a dévoilé le véritable désir dont la réalisation se trouve frustrée par l’épuisement physique. Il ne s’agit ni plus ni moins que l’Ambition dont nous venons de rappeler la définition générale et qui, dans le contexte étudié, peut aussi s’énoncer comme le désir de reconnaissance excessif au sein de l’environnement professionnel. En conservant ce désir inaltéré, l’individu maintient les tensions (le stress) que nous avons mises en évidence, ce qui a pour effet corporel, la biologie en a démonté les mécanismes nécessaires, de le maintenir ou, pire de l’enfoncer également dans un état d’impuissance physique. En modifiant ce désir de reconnaissance, la tension, le stress sera modifié lui aussi et, par voie de conséquence, la puissance physique également.

La frustration du désir de reconnaissance est-elle « subjective » ou « objective » ?

Tout dépend de la situation vécue et surtout du moment auquel l’individu en prend réellement conscience.

Dans les récits reproduits, chacune des personnes s’est vue licenciée ou a quitté son emploi. L’objet du désir, la reconnaissance au sein de son entreprise, s’en trouve donc irrémédiablement perdu. Le Conatus, le Désir, n’a ainsi plus d’autre choix qu’une réorientation vers d’autres désirs, ce qui, en soi, est une excellente chose. Il n’y a que l’action qui sauve et, placé devant ce fait accompli, les personnes y sont, d’une certaine façon, contrainte.

En lisant d’autres témoignages, on constate souvent que cette réorientation forcée a été effectivement positive. Un exemple parmi d’autres :

(http://www.journaldunet.com/management/temoignage/temoignage/270882/le-burn-out-m-a-sauvee/)

«…  Aujourd’hui je suis sortie d’affaire, j’ai subi un licenciement mais qui au fond a constitué une véritable libération et surtout aujourd’hui je me reconvertis et reprends des études en histoire et histoire de l’art, ma passion de toujours, pour devenir conservateur du patrimoine…

Cet accident de vie a été paradoxalement salutaire en dépit de ses caractéristiques particulièrement douloureuses. Il m’a littéralement transformée. Il a permis des changements radicaux, mais qui cette fois vont dans le bon sens, et surtout me correspondent complètement. Ces modifications me permettent désormais d’être en accord total avec ma personne, je n’ai plus l’impression de jouer un rôle ou de me travestir dans un métier qui finalement n’est pas le mien et qui ne m’a jamais correspondu en définitive…

Bien sûr il a fallu faire le deuil de sa vie antérieure et se dire que ses anciennes grilles de lecture du monde sont dépassées et ne sont plus en accord avec le monde d’aujourd’hui. Ce fut très difficile mais extrêmement positif et finalement sources d’apprentissage sur soi, sur la vie, sur les autres. Pour pouvoir changer aussi radicalement, il faut nécessairement poser des gestes qui déchirent ! »

A un stade antérieur du processus d’épuisement, si la personne parvient à réaliser que son Ambition (excessive) est menacée nécessairement à terme d’une impitoyable frustration, il lui serait possible de travailler à la fois sur l’aspect « subjectif » et « objectif » de cette perte pressentie. Ce travail pourrait être réalisé lors d’une mise en congé pour maladie, avant que n’intervienne une démission ou un licenciement. Il ne s’agit pas d’étouffer son Ambition, sentiment naturel et nécessaire :

« L’ambition est un désir qui entretient et fortifie toutes les passions (par les Propos. 27 et 31, partie 3), et c’est pour cela qu’il est difficile de dominer cette passion, car en tant que l’homme est sous l’empire d’une passion quelconque, il est aussi sous l’empire de celle-là. « C’est le privilège des plus nobles âmes, dit Cicéron, d’être les plus sensibles à la gloire. Les philosophes eux-mêmes, qui écrivent des traités sur le mépris de la gloire, ne manquent pas d’y mettre leur nom », etc. » (Eth III, Définitions des Affects, 44, Explication).

Dans le souci de réorganisation en vue d’une alliance des passions avec la puissance d’être et d’agir, il s’agit de « viser juste », c’est-à-dire de fixer la bonne cible de l’Ambition. L’Ambition, Désir de la Gloire, vise celle-ci. Mais la Gloire peut-être « vaine » :

« Ce qu’on appelle vaine gloire, c’est cette espèce de paix intérieure qui n’est entretenue que par l’opinion du vulgaire, de sorte que, cette opinion venant à disparaître, la paix intérieure, en d’autres termes (par le Schol. de la Propos. 52, part. 4), le souverain bien que chacun aime, disparaît avec elle. Il suit de là que celui qui se fait gloire de l’opinion du vulgaire fait sans cesse effort et s’épuise en inquiétudes de chaque jour pour conserver sa réputation. Le vulgaire, en effet, est changeant et plein d’inconstance, et toute réputation qui ne se maintient pas périt à l’instant. Or, comme tous les glorieux désirent les applaudissements du vulgaire, il est facile à chacun de diminuer la réputation d’un autre, et de cette rivalité qui les anime pour la possession de ce qu’ils croient le souverain bien, naît un désir si violent de s’abaisser l’un l’autre que le vainqueur dans cette lutte est plus glorieux d’avoir nui à ses rivaux que de s’être servi lui-même. Cette gloire, cette paix intérieure, sont donc choses vaines et n’ont aucun fond réel» (Eth III, 58, Scolie).

Spinoza vise évidemment dans cet extrait la Gloire de réputation, mais il s’agit bien d’une des formes du désir de reconnaissance par autrui, de celle recherchée par notre employé menacé de « burnout ». Cette Gloire est « vaine », dans le sens de « vide », car sa recherche ne peut aboutir, à terme, qu’à une opposition de puissance entre elle et la puissance d’agir de l’individu. Il est la mauvaise cible de l’Ambition, sa cible passionnelle.

Mais :

« La Gloire n’est pas opposée à la Raison, mais elle peut en provenir » (Eth IV, 58).

La juste cible de l’Ambition, la vraie Gloire, celle qui provient de la Raison, dans le cadre professionnel, est simplement le travail lui-même accompli le mieux possible, en qualité et non en quantité. En se concentrant sur cette cible, la personne devient active, elle ne subit plus, ni elle-même, ni le regard des autres. Elle ne dépend plus. Elle est libérée. Elle a pallié la frustration « subjective » de son Ambition.

Une fois cette imagination de la visée de l’Ambition rectifiée de « vaine » en « vraie » Gloire, si le désir de conserver son emploi présent est encore présent, notre individu peut s’employer à rectifier la frustration « objective » de son Ambition. En effet, l’épuisement professionnel est venu de la tension entre la quantité toujours croissante de travail à accomplir et la capacité limitée de ses ressources en temps et en énergie. Il s’agit alors d’exposer clairement ce problème aux supérieurs concernés et d’imposer un retour à une quantité raisonnable de tâches à effectuer.

Jean-Pierre Vandeuren

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