Spinoza et le Nobel d’économie 2013 (2)

L’approche comportementale (Shiller)

La finance comportementale cherche à expliquer les anomalies observées sur les marchés en se basant sur l’étude des comportements humains. En observant les marchés financiers réels, la finance comportementale appréhende la complexité et l’intensité des interdépendances qui lient les investisseurs, ainsi que le rôle central qu’occupe la communication, qu’elle soit privée ou publique. Ces dynamiques collectives caractéristiques des marchés financiers ne sont pas abordées par la finance classique. Celle-ci identifie en effet le collectif à l’irrationnel. Le calcul de la valeur fondamentale est basé sur l’information disponible et non sur les rumeurs ou les modes.

La finance comportementale remet en cause les capacités cognitives des investisseurs ébranlant ainsi l’hypothèse d’anticipations rationnelles, fondement essentiel de la théorie de l’efficience.

Pour démontrer cette hypothèse de corrélation des irrationalités, la finance comportementale étudie les différentes stratégies auxquelles peuvent avoir recours les investisseurs non rationnels. Tous les arguments invoqués par les comportementalistes sont basés sur des expériences de psychologie en laboratoire qui mettent en évidence une tendance marquée à commettre les mêmes erreurs. Ces comportements sont très fréquents dans la réalité des marchés financiers.

Le marché n’est pas un ensemble d’individus séparés et indépendants, mais une communauté fortement interconnectée. La contagion des comportements y joue un rôle central.

Les agents non rationnels peuvent par exemple investir en fonction de la stratégie dite d’extrapolation des tendances antérieures : les « suiveurs de tendance » achètent lorsque les prix montent et vendent quand les prix baissent. Cette dynamique permet de comprendre qu’il puisse être observé une forte déconnexion entre l’évolution des données économiques fondamentales et les variations constatées des prix, donnant ainsi naissance à une bulle spéculative.

La complexité des marchés financiers et la peur de se tromper dans leurs choix incitent les investisseurs les moins initiés à imiter d’autres agents. Le « mimétisme informationnel » consiste pour un individu à en copier un autre parce qu’il lui prête une meilleure connaissance de la situation.

La communication entre les individus contribue à homogénéiser les comportements et favorise donc la corrélation des irrationalités. Les marchés financiers sont avant tout un espace social où les conversations sont omniprésentes.

L’analyse du mimétisme informationnel et de son ambivalence permet de rendre intelligibles les dynamiques de suréaction. Le déroulement des dynamiques spéculatives connaît deux étapes distinctes. Durant la première dénommée boom, l’investissement est tempéré. Le boom correspond à l’arrivée sur le marché d’informations positives liées à la découverte de nouvelles sources de profit. Sous l’action des initiés (insiders), ayant accès à ces informations, on observe une progression des prix. Il ne s’agit pas d’une bulle puisque cette hausse est la conséquence directe de la hausse des valeurs fondamentales. Les agents économiques agissent donc d’une manière rationnelle. Dans la seconde phase règne l’euphorie. C’est le stade où domine la spéculation pour la spéculation. Les mécanismes d’amplification de suivis de tendance jouent à plein. De nombreux investisseurs sans information spécifique, appelés outsiders, prennent alors part au mouvement.

Ainsi, les marchés financiers sont un lieu privilégié d’interactions sociales. La finance classique néglige cette approche, alors qu’elle est la pierre angulaire de la finance comportementale. A partir de l’hypothèse selon laquelle « les investisseurs ne sont pas rationnels », la finance comportementale conclut que le marché cesse d’être efficient. Il s’agit alors de passer de l’étude de l’Homo Oeconomicus purement rationnel à celle de l’Homo Sapiens, dont la rationalité présente de nombreux défauts qui sont qualifiés de « biais » : le terme de biais renvoie aux distorsions entre la façon dont nous devrions raisonner pour assurer le mieux possible la validité de nos conclusions et la façon dont nous raisonnons réellement. Très souvent, ces biais résultent de l’application d’heuristiques. Il s’agit de règles qui conduisent à des approximations souvent efficaces, mais faillibles. Elles permettent notamment de simplifier les problèmes.

En lisant la définition précédente, on pourrait croire que les biais sont uniquement cognitifs, c’est-à-dire des biais par rapport à des raisonnements corrects, ce qui nous ramènerait simplement à un défaut dans l’application rationnelle, mais permettrait de conserver l’hypothèse de rationalité, sinon en fait, du moins en droit. Mais il n’en est rien. Les biais sont aussi affectifs, comme le montre l’exemple de l’aversion aux pertes que nous avons déjà traitée dans un article éponyme.

En fait, ce sont les recherches psychologiques sur le comportement des investisseurs qui signent la naissance de la finance comportementale et le comité Nobel en a déjà récompensé l’un des pères fondateurs, Daniel Kahneman.

Un avis spinoziste

Cela ne devrait étonner en rien un spinoziste pour qui tout comportement n’est que le résultat d’un désir particulier, lui-même qu’une expression du Désir, du Conatus humain. En particulier, le désir d’agir rationnellement n’en est aussi qu’une expression. Et c’est pourquoi, plutôt que de choisir entre les deux théories, classique ou comportementale, Spinoza nous permet de les rassembler en postulant que les deux hypothèses apparemment contradictoires, la rationalité ou l’irrationalité des agents, ne sont que deux expressions d’un même Désir.

En ce sens, la finance comportementale apparaît comme plus générale que la classique car elle l’englobe. L’apparente contradiction entre les deux théories n’est due qu’à un effet historique. La théorie comportementale s’est posée en s’opposant à l’hypothèse restrictive de rationalité de la théorie classique et a cimenté cette opposition en utilisant le terme opposé à rationnel. Une telle position est d’ailleurs contredite dans les faits, car il y a bien des investisseurs rationnels et d’autres qui le sont moins, c’est-à-dire qui se laissent plus dirigés par leurs « biais » affectifs ou cognitifs. Tous ne sont pas « irrationnels ».

Il n’y a pas à poser une hypothèse d’irrationalité, il y a simplement à partir de l’essence de l’homme, son Désir ou Conatus, actualisée dans un domaine particulier, celui de la finance, et y prenant diverses expressions, dont celle de rationalité en est une spécifique.

Sur cette base ontologico-anthropologique, la finance possède, en la théorie psychologique développée dans la troisième partie de L’Ethique, un puissant outil de déduction des divers comportements des investisseurs, comme nous l’avons déjà montré à propos de l’aversion aux pertes. Ainsi, par exemple, le comportement de « mimétisme informationnel » mentionné plus haut se déduit aisément du principal mécanisme de fixation du Désir, l’imitation (Eth III, 27 : « Du fait que nous imaginons qu’un objet semblable à nous et pour lequel nous n’éprouvons aucun affect, est quant à lui affecté d’un certain affect, nous sommes par là-même affecté d’un affect semblable »).

Jean-Pierre Vandeuren

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