Pourquoi l’amour humain est-il si souvent voué à la tristesse ? (1)

On se rencontre, on se plait, on s’aime, on chemine ensemble pendant un certain temps, on ne s’aime plus, on se déplaît, on se quitte.

Un enfant vient au monde, nous l’aimons, il nous aime, il grandit, il ne nous aime plus, nous ne l’aimons plus, nos mondes se séparent.

D’où vient que nos amours se transforment aussi souvent en tristesse, en souffrance, si pas en haine ?

La définition génétique de l’amour est donnée en Eth III, Définitions des Affects 6 :

« L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure »

Il y a donc dans l’amour deux aspects, l’un intérieur, une joie, l’autre extérieur, la cause extérieure.

Or, la joie étant un Affect, est aussi une idée :

«J’entends par Affect les affections du Corps par lesquelles sa puissance d’agir est accrue ou réduite, secondée ou réprimée, et en même temps que ces affections, leurs idées » (Eth III, Définition 3).

Mais c’est une passion, c’est-à-dire que l’esprit y est passif :

« Par Joie j’entendrai donc dans la suite une passion par laquelle l’Esprit passe à une plus grande perfection » (Eth III, 11, Scolie).

Par conséquent l’idée qui lui est sous-jacente est nécessairement inadéquate car :

« Les actions de l’Esprit naissent des seules idées adéquates mais les passions dépendent des seules idées inadéquates » (Eth III, 3).

Cette idée est donc aussi nécessairement une connaissance du premier genre, une imagination, car :

« La connaissance du premier genre est la cause unique de la fausseté » (Eth II, 41),

 et :

« La fausseté consiste en une privation de connaissance qu’enveloppent les idées inadéquates, c’est-à-dire mutilées et confuses » (Eth II, 35).

Par ailleurs, l’idée de la cause extérieure qui intervient dans l’amour est aussi une imagination :

« En tant que l’Esprit humain imagine un corps extérieur, il n’en a pas la connaissance adéquate » (Eth II, 26, Corollaire).

Ainsi l’amour est-il doublement tributaire de l’imagination, à la fois de façon interne, par la joie, et de façon externe. Quel est le lien entre ces deux imaginations ?

Le caractère projectif de l’imagination

Ce lien est donné en Eth II, 16, Corollaire 2 :

« Les idées que nous avons des corps extérieurs révèlent davantage la constitution de notre corps que la nature des corps extérieurs. »

En fait, c’est nous-mêmes que nous projetons sur les corps extérieurs. Les hommes vivent communément dans le vase clos de leur propre réalité, ce que nous avons déjà mis en évidence dans deux articles précédents (Voir Méthode spinoziste pour aborder nos problèmes existentiels (2) et Spinoza, théorème de Thomas, prophétie autoréalisatrice, effet Pygmalion et répétition des conduites d’échec (1)). Ils désirent retrouver dans le monde extérieur ce qu’ils imaginent causer leurs joies.

Ce qui fait qu’une personne nous plait, qu’elle nous « convient », c’est le fait que nous imaginons trouver en elle ce que nous imaginons nous mettre en joie. On retrouve les deux imaginations liées à l’amour. En termes plus modernes, nous dirions que nous projetons nos désirs et nos espoirs sur cette personne : « tu vas m’aider à réaliser ce que j’ai envie d’être ». Où l’on retrouve évidemment le phénomène classique de projection des espoirs déçus des parents sur leurs enfants : « tu seras tout ce que j’ai toujours voulu être ».

C’est ce caractère projectif de l’imagination qui engendre quasi-automatiquement la destruction des relations humaines, notamment celles basées sur l’amour.

Ce caractère projectif se révèle destructeur

Lorsque nous aimons quelqu’un, nous projetons nos désirs de joie sur lui. Mais comme nous sommes tous différents les uns des autres du point de vue de l’imagination (Dans le traité politique, Spinoza parle d’ « ingenium », le naturel de chaque homme, sa façon à lui d’imaginer), il n’y a qu’une partie de l’autre qui puisse satisfaire ces désirs. Par exemple, sa beauté peut nous convenir, mais pas son niveau ou son type de culture.

En conséquence, nous allons tout faire pour conserver cette partie et pour écarter, nier les autres parties, du moins celles qui ne nous conviennent pas, car :

« Nous nous efforçons de promouvoir l’avènement de tout ce dont nous imaginons que cela conduit à la Joie, mais nous nous efforçons d’éloigner ou de détruire tout ce qui s’y oppose, c’est-à-dire tout ce dont nous imaginons que cela conduit à la Tristesse » (Eth III, 28).

Dans les relations intersubjectives, le mécanisme de projection est inévitablement destructeur, parce que chaque personne s’efforce, autant qu’elle peut, d’aimer dans l’autre la totalité d’elle-même et d’haïr ce qui la nie en partie ou en totalité. Comme l’autre ne peut nous convenir que partiellement, et qu’il n’entend pas être nié dans les parties qui ne nous conviennent pas chez lui (puisqu’au contraire il va lui, de son côté, également  s’efforcer de faire convenir ces parties avec une chose extérieure), cet autre va nécessairement nous haïr pour l’avoir nié et s’efforcera donc de nous détruire, en partie du moins. Ainsi, la destruction de l’amour est nécessairement provoquée par nous-mêmes, puisque nous voulons forcer les autres à vivre selon notre propre naturel (ou complexion corporelle) et que ces derniers agissent de même avec nous.

Où l’on retrouve ce passage d’Eh III, 31, Scolie, sur l’ambition qui se transforme en ambition de domination :

« D’où l’on voit que tout homme désire naturellement que les autres vivent à son gré ; et comme tous le désirent également, ils se font également obstacle ; et comme aussi tous veulent être loués ou aimés de tous, ils se prennent mutuellement en haine. »

Les rencontres entre êtres humains soumis à l’imagination, même si elles débutent  par des rapports de plus ou moins grande compatibilité, finissent nécessairement par la destruction, c’est-à-dire par le triomphe des passions tristes sur les passions joyeuses. Ceci veut dire que deux personnes soumises à l’imagination, risquent fortement de voir les affinités qui cimentaient au départ leur relation être graduellement substituées par une haine réciproque.

Cette haine  est engendrée par l’inévitable coexistence chez l’autre de parties qui nous conviennent et de parties qui ne nous conviennent pas, qu’entraîne le mécanisme de projection dans les relations intersubjectives gouvernées par l’imagination et des réactions que cette coexistence suscite.

C’est pourquoi il faudrait pouvoir se libérer de ce caractère projectif de l’imagination. Mais comment ?

Pour découvrir ce moyen de libération, il nous faut examiner les propriétés du mécanisme de projection qui causent la destruction, le passage de la joie (passive) à la tristesse.

Jean-Pierre Vandeuren

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