Pourquoi l’amour humain est-il si souvent voué à la tristesse ? (2)

Propriétés du mécanisme de projection

La première propriété séparatrice entre les individus est évidemment le caractère proprement individuel de ce mécanisme. Il est propre à chacun. En effet, chacun a sa façon particulière d’imaginer, son « ingenium ».

Ce fait d’expérience est aussi prouvé dans l’Ethique. En effet, l’imagination est l’idée de l’image et l’image n’est rien d’autre qu’une affection de notre Corps :

«Les images du corps sont les affections mêmes du corps humain, ou, en d’autres termes, les modalités selon lesquelles le corps humain est affecté par les causes extérieures et disposé de telle sorte qu’il accomplisse tel ou tel acte » (Eth III, 32, Scolie).

Or l’individualité est conférée par le Corps :

« Lorsqu’un certain nombre de corps de même grandeur ou de grandeur différente sont ainsi pressés qu’ils s’appuient les uns sur les autres, ou lorsque, se mouvant d’ailleurs avec des degrés semblables ou divers de rapidité, ils se communiquent leurs mouvements suivant des rapports déterminés, nous disons qu’entre de tels corps il y a union réciproque, et qu’ils constituent dans leur ensemble un seul corps, un individu, qui, par cette union même, se distingue de tous les autres » (Eth II, Définition (dans la « petite physique des corps après la proposition 13).

L’Ethique ne se prive pas non plus de prouver le caractère séparateur des passions, telles l’amour, dont on a vu que l’aspect passionnel, c’est-à-dire subi, provient de l’imagination et, notamment de sa composante projective :

« Dans la mesure où les hommes sont soumis aux passions, on ne peut pas dire qu’ils s’accordent par nature » (Eth IV, 32).

« En tant que les hommes sont tourmentés par des affects qui sont des passions, ils peuvent être réciproquement contraires les uns aux autres » (Eth IV, 34).

C’est ainsi le caractère proprement individuel du mécanisme de projection imaginatif qui est à la base de l’effet séparateur qui conduit l’amour de la joie passive vers la tristesse. Mais c’est là un fait de nature contre lequel il n’y a pas de moyen d’action.

Une deuxième propriété de ce mécanisme est l’ignorance de ses causes, ou, en termes plus spinozistes, le fait que l’idée que nous nous en faisons soit inadéquate. La personne qui aime et dont l’amour lui semble peu à peu déçu s’imagine que c’est l’autre qui est la cause de cette déception. Elle ignore que la véritable cause de l’amour se trouve en elle (sa joie) et elle méconnaît également les causes de cette transformation de la joie passive en tristesse, causes que nous avons mises en évidence. C’est donc la connaissance qui peut ici contrarier la désunion.

Enfin, une troisième propriété, qui découle de la première, est que le mécanisme projectif se déploie sans avoir conscience des autres projections. A nouveau, c’est ici la connaissance qui sauve et ce de façon immédiate car elle rend conscient de cette propriété et donc en détruit de suite l’inconscience.

Mais rien de nouveau en cela sous le ciel de L’Ethique. En effet, seule la connaissance du deuxième genre, la Raison, permet la mise à jour des causes des effets séparateurs de l’imagination et ainsi de retrouver l’union :

« C’est dans la seule mesure où les hommes vivent sous la conduite de la Raison qu’ils s’accordent toujours nécessairement par nature » (Eth IV, 35).

Attention au contresens

Appliquant la dernière proposition citée à l’amour, on a tendance à la rejeter sous prétexte de n’y voir qu’un morne lissage « rationnel » du sentiment excitant, « passionnel » de l’amour, que tous nous voulons vivre et prolonger.

Car on confond, à cause du langage, l’interprétation classique du mot « passion » avec celui parfaitement défini par Spinoza.

Dans l’imaginaire commun la passion est vue de façon positive comme une tendance d’origine affective caractérisée par son intensité et par l’intérêt exclusif et impérieux porté à un seul objet, tendance dominante qui sert de moteur à l’action et permet la réalisation de grandes entreprises. L’amour est la passion paradigmatique de cette vision. On s’y sent littéralement transporté.

Dans L’Ethique la passion est définie comme étant une idée confuse :

« L’affect qu’on appelle passion de l’âme, c’est une idée confuse par laquelle l’Esprit affirme que le Corps ou quelqu’une de ses parties a une puissance d’exister plus grande ou plus petite que celle qu’il avait auparavant, laquelle puissance étant donnée, l’Esprit lui-même est déterminé à penser à telle chose plutôt qu’à telle autre » (Eth III, Définition Générale des Passions).

Sortir de la passion consiste alors essentiellement à rendre cette idée claire et distincte, à rendre adéquate une idée inadéquate, à dévoiler les causes de cette idée. Mais cela ne change rien au caractère positif de la passion tel qu’entendu au sens commun :

« Toutes les actions que nous sommes déterminés à accomplir par un affect qui est une passion, nous pouvons être déterminés à les accomplir, sans lui, par la Raison » (Eth IV, 59).

Ainsi la joie qui est cause de l’amour « n’est une passion qu’en tant que la puissance d’agir de l’homme n’est pas accrue au point qu’il se conçoive lui-même et conçoive ses propres actions d’une façon adéquate » (Idem, démonstration). La compréhension du caractère projectif de cette joie permet justement à l’amant de se concevoir lui-même et ses désirs pour l’être aimé de façon adéquate, mais sans modifier son intensité vécue.

Dès ce moment, cette joie et donc cet amour, en tant que tendance affective caractérisée par son intensité va certainement voir cette intensité décroître avec le temps pour éventuellement même finir par s’éteindre, mais, en tant que joie active, c’est-à-dire se rapportant à nous par une idée adéquate, une action de notre Esprit, elle ne peut pas se muer en tristesse qui elle ne peut pas être active :

« Parmi tous les affects qui se rapportent à l’Esprit en tant qu’il agit, il n’en est pas qui ne se rapporte à la Joie et au Désir » (Eth III, 59).

Cette activité de l’Esprit est ainsi ce qui permet d’éviter la destruction de l’amour, sa transformation de joie en tristesse.

Dans Eth III, 3, Scolie, la passion est considérée sous l’angle d’une négation :

« Nous voyons par-là que les passions ne se rapportent à l’âme qu’en tant qu’elle a en soi quelque chose qui enveloppe une négation, en d’autres termes, qu’en tant qu’elle est une partie de la nature, laquelle, prise en soi et indépendamment des autres parties, ne peut se concevoir clairement et distinctement. »

La mise en évidence du caractère projectif imaginatif illustre bien ce commentaire puisqu’en lui-même ce caractère est le fait de désirer trouver en l’autre (un « non-moi », donc une négation du moi) les caractéristiques qui nous sont propres et qui nous mettent en joie.

Jean-Pierre Vandeuren

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