Pourquoi l’amour humain est-il si souvent voué à la tristesse ? (3)

Un exemple : l’amour proustien

Aucun exemple issu de la littérature ne peut mieux illustrer le caractère projectif imaginatif de l’amour que l’amour proustien (voir notre article Spinoza et Proust (3) : la jalousie (deuxième partie) (1), dont nous reproduisons la partie qui nous intéresse ici).

Le héros proustien, comme tout un chacun, recherche l’amour. Le problème initial, c’est la façon dont cet amour est conçu imaginairement.

Tout être humain est plus ou moins insatisfait de la réalité de sa vie et recherche en l’amour, en la personne aimée, une dimension nouvelle. Charles Swann comme Marcel, le narrateur, sont tous deux des êtres seuls, malgré le train de vie mondain qu’ils mènent, lassés ou blasés de leurs fréquentations. Tomber amoureux traduit ainsi la motivation de trouver en l’autre une âme plus sensible, plus fine. L’attirance pour quelqu’un qu’on ne connaît pas vient de ce qu’il est différent, ou plutôt, de ce que nous le croyons différent. L’amour n’est par conséquent pas chose fortuite ; nos attentes sont la plupart du temps déjà bien définies, même si nous ne nous en rendons peut-être pas compte, à l’exemple de Swann ou de Marcel, dont les désirs sont purement romanesques. Notre esprit se forge le modèle de son amour, et guette l’occasion de trouver la personne correspondante. « On désire, on cherche, on voit la Beauté ». « Au commencement d’un amour comme à sa fin, nous ne sommes pas exclusivement attachés à l’objet de cet amour, mais plutôt le désir d’aimer dont il va procéder (et plus tard le souvenir qu’il laisse) erre voluptueusement dans une zone de charmes interchangeables. » Il s’agit donc d’un premier piège tendu à l’amoureux que de confondre ce désir d’aimer avec l’être aimé.

L’amour se révèle exigeant. Dès le départ, l’autre doit déjà remplir certains critères, il doit se détacher du reste du monde. Le problème, cependant, nous fait comprendre Proust, c’est que, l’occasion de réellement trouver cette personne rare étant peu courante, notre esprit parvient à se représenter la personne telle que nous la désirons, alors qu’en fait elle est tout autre ; l’illusion devient par conséquent une des conditions qui rendent l’amour possible. Swann, par exemple, n’éprouvait au début de leur relation pour ainsi dire aucun intérêt pour Odette, elle était banale, mais au fur et à mesure qu’il la côtoie, il se convainc des particularités absolument uniques de cette femme. Epris d’art, cultivé, il assimile sa future épouse à Zéphora, « qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine » peinte par Botticelli, en arrivant même à placer une « reproduction de la fille de Jéthro » sur son bureau, en guise de photographie.

Ces moyens associatifs forment un véritable cocon, dans lequel naîtra la grande passion amoureuse de Swann (voir à ce propos notre article Spinoza et Proust (2) : l’importance de l’image des corps et du principe d’association par ressemblance). Il parvient, par le biais de ce réseau de références dont il entoure Odette de Crécy, à créer de toutes pièces la finesse d’âme exigible de cette dernière, ainsi que toute la grandeur romanesque de leur relation. Ce n’est donc pas exagérer que de constater qu’il invente à la fois sa maîtresse et son amour.

Chez Proust, la naissance d’un amour dépend uniquement de nous. Tel est l’un des paradoxes de ce sentiment, « l’amour devient immense », et pourtant il n’est pas fondé sur l’attirance, ou au moins sur l’admiration de l’autre, mais sur le désir utopique de retrouver en lui une transposition de nos propres valeurs, prenant ainsi la forme d’un phénomène purement narcissique. Nous n’aimons pas l’autre parce que nous l’acceptons tel qu’il est, mais au contraire nous le voyons sous l’angle que nous souhaitons. Le sentiment est opiniâtre ; dans la Recherche, le héros ne choisit pas à proprement parler la personne dont il tombe amoureux, l’amour lui tombe un jour dessus, parce qu’il a été intrigué par la silhouette d’une jeune fille sur la plage, par exemple, son cœur entêté ne lui laisse pas de choix : il faut aimer l’objet visé, et plus encore, il faut le rendre aimable. Seule la projection imaginaire et  l’illusion qu’elle engendre sont capables de satisfaire de tels desseins.

Etre amoureux, pour Proust, c’est donc voir avec d’autres yeux, se forcer, la plupart du temps inconsciemment, à devenir celui, ou celle qu’on n’est pas vraiment, et créer par conséquent un contentieux, une certaine concurrence entre le « je amoureux » et le « je réel ». La réalité devient l’ennemi numéro un de l’amour, puisque ce dernier vit indépendamment d’elle.

Une relation à l’autre si illusoire, fondée sur une base si meuble, annihile logiquement toute possibilité de bonheur, et de paix, aussi bien avec soi-même qu’avec l’autre. Ne pas accepter l’autre tel qu’il est, et n’être capable de l’aimer qu’à condition qu’il se fonde dans le moule que nous voulons lui imposer donne automatiquement lieu à un rapport de force. L’amoureux proustien, dès lors que son amour dépend d’une construction imaginaire, est obligé de s’assurer que son objet d’amour ne déborde pas le cadre qu’il lui destine, ne brise pas le charme. Il se retrouve donc dans un état perpétuel de surveillance, et par conséquent, devient possessif. L’illusion débouche obligatoirement sur la possessivité; l’être aimé se transforme en véritable oiseau dont on aimerait bien s’efforcer de verrouiller la cage. Albertine doit être maintenue prisonnière.

Les êtres humains, tant en ce qui concerne leurs actes que leurs pensées, ne sont cependant pas si facilement maîtrisables, voilà pourquoi l’amour, pour Proust, n’a d’autre issue que le malheur. Un jour ou l’autre, les attentes illusoires, les idées romanesques, les fantasmes de possession de l’amoureux finissent par voler en éclat, laissant libre cours à la jalousie, et déchaînant, d’autant plus qu’ils n’ont aucune chance d’être comblés, l’obsession …

Un autre exemple  le phénomène de « cristallisation » stendhalien

« Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver : deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grandes que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants. On ne peut plus reconnaître le rameau primitif.                    Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente, la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections » (Stendhal, De l’Amour, Chapitre II).

En 1818, visitant des mines de sel à Hallein, près de Salzbourg, avec Madame Gherardi et des amis, Stendhal observe pour la première fois le phénomène naturel de la cristallisation sur une branche. Un jeune officier bavarois qui les accompagnait, en train de « tomber amoureux à vue d’œil », vante des qualités insoupçonnées de Madame Gherardi. Stendhal explique alors à son amie ce qui est en train de se produire, et lui propose son analogie, qu’elle comprend ainsi : « au moment où vous commencez à vous occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce commencement d’intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l’hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez-le bien, que par l’œil de ce jeune homme qui commence à aimer. »

Sans équivoque possible, la métaphore de la cristallisation n’est qu’une façon poétique d’exposer le caractère projectif imaginatif de l’amour que nous avons mis en évidence : l’amoureux projette sur son objet d’amour, en les magnifiant, les qualités qui le mettent, lui, en joie, mais que cet objet ne possède pas, ou du moins, pas au niveau de perfection exprimé.

Chez Stendhal d’ailleurs, en conséquence de cette attitude de cristallisation des qualités de l’aimé(e), l’amour est vu comme un produit imaginaire et une illusion en attente de désillusion. Il n’est pas « parfois » dans l’erreur ; l’erreur est constitutive de sa naissance et de son essence et ne peut mener qu’à sa propre destruction.

Jean-Pierre Vandeuren

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