Spinoza et la mythomanie (2)

Jean-Claude Romand, en deuxième année à la faculté de médecine, échoue pour la première fois à un examen. Frustration évidente de son désir de réussite, frustration de son désir de correspondre à un modèle de perfection, mais surtout frustration de son désir de reconnaissance et c’est cette dernière frustration qui l’entraînera dans la folie.

Cet échec est bel et bien une frustration « objective » de son désir de réussite (voir à ce sujet notre article Méthode spinoziste pour aborder nos problèmes existentiels (3)). Mais un étudiant brillant tel que lui n’aurait aucune peine à réussir l’examen lors d’une session ultérieure. La perte de l’objet de désir (la réussite de l’examen) n’est pas irrémédiable et une action concrète (repasser cet examen) peut le récupérer.

Mais il est une frustration « subjective » de son désir de reconnaissance. L’image de lui qu’il veut maintenir intacte aux yeux de ses parents sera nécessairement fissurée par cet échec réel, s’il vient à être connu d’eux. La seule possibilité pour empêcher la détérioration de cette image est donc de masquer la réalité et d’en inventer une autre. Le délire a franchi la porte qui vient de s’ouvrir, la « mania », la folie est enclenchée.

A partir de là, de cette nécessité imaginée comme vitale, préserver son image de perfection aux yeux des autres, tout va s’enchaîner logiquement et mécaniquement (« L’ordre et la connexion des choses est le même que l’ordre et la connexion des idées » (Eth II, 7)) : l’automate spirituel va dissimuler la réalité « objective » et construire brique par brique la réalité « subjective » rêvée.

Tous les faits qui nous apparaissent comme invraisemblables s’expliquent parfaitement par cet engrenage.

Malgré ses grandes dispositions intellectuelles, Romand ne peut plus s’inscrire à un seul examen, il se contente de s’inscrire et de se réinscrire en deuxième année de médecine ; il doit apparaître comme médecin ; il choisit sciemment la voie de la recherche médicale pour n’avoir à répondre d’aucun vrai patient ; il perfectionne malgré tout son savoir afin de pouvoir donner le change même aux spécialistes, ce qu’il réussit fort bien (un tel spécialiste : « A côté d’un médecin comme Romand, on se sent tout petit ») ; pour se hisser et maintenir un niveau de vie à la hauteur de ses occupations professionnelles, il doit étendre sa mythomanie au domaine financier et construire un système de cavalerie à l’instar d’un Madoff, autre grand mythomane ; etc.

Jusqu’au jour où la réalité « objective » menace de détruire cette magnifique construction. Il n’y a alors plus qu’une seule et unique possibilité de préserver son image dans les yeux des siens : fermer définitivement leurs yeux sur elle. A partir d’une seule prémisse, une imagination vivace (voir notre article Imagination riche et imagination vivace), la logique délirante de Romand doit aller jusqu’aux conclusions ultimes, peu importe les autres vies « objectives », celles-ci n’ayant pour lui qu’une réalité « subjective ». Ils ne sont présents que dans son monde propre dont la disparition signe la leur.

Les enfants mythomanes

Le lien entre désir de reconnaissance et attachement à un mythe (désir de correspondre à un modèle de vie) est un puissant outil pour comprendre les comportements mythomaniaques, notamment ceux de certains enfants.

Les enfants, comme tout individu, ainsi que nous l’avons rappelé plus haut sont nécessairement mythomanes. Plus que les adultes d’ailleurs ils sont « fous des mythes » dont les psychiatres insistent sur la nécessité pour le développement harmonieux futur de leur personnalité. Voici, en guise d’illustration, un extrait d’un entretien du célèbre psychiatre Boris Cyrulnik accordé au magazine Psychologie et où il s’exprime aussi sur l’histoire de Jean-Claude Romand :

« Psychologies : Pourquoi sommes-nous tous passionnés par l’histoire de Jean-Claude Romand ?

Boris Cyrulnik : Parce que Romand parle de nous. Nous ne sommes pas tous mythomanes mais nous avons tous eu des rêves fous. On savait bien que ce n’était pas vrai, mais on a eu besoin de ces rêves pour supporter un réel trop difficile. Nous avons tous en nous des échantillons de ce que Romand a poussé jusqu’à la folie. Tous les enfants jouent à faire semblant. Un enfant qui ne joue pas à faire semblant, c’est inquiétant, et il a vraisemblablement de graves troubles de la relation. Il n’ose pas, il ne sait pas manipuler le monde mental des autres, il ne pourra donc pas créer l’intersubjectivité qui caractérise la condition humaine.

 Avant la parole, dès l’âge de 15 mois, l’enfant doit savoir faire semblant de pleurer ou de se cacher. C’est un signe de son aptitude à créer un monde intersubjectif. Plus tard, après l’acquisition de la parole, il mentira pour se protéger. Quand il a peur, qu’il est agressé par sa mère affirmant : « Tu as encore pris du chocolat », il répond : « Non, c’est pas moi, c’est ma sœur. » Un enfant qui ne ment pas ne sait pas se protéger et risque de devenir anxieux. La mythomanie nous est nécessaire comme mode d’identification. « Quand je serais grand je serais Tarzan » ou « J’aurais une maison avec dix enfants » sont des mythes à usage interne qui ont un pouvoir d’identification : « Je me rêve donc je m’anticipe. »

C’est vital pour la structure. La mythomanie est fondatrice de notre destin. Un enfant qui ne rêve pas son avenir est condamné à vivre dans l’immédiat, donc il n’a pas de réalisation de ses désirs. Malheur à ceux qui n’ont jamais menti, ils sont soumis au réel !

Pourquoi certains, comme Romand, plongent-ils dans la mythomanie alors que la plupart d’entre nous reviennent au réel ?

Il faut distinguer la rêverie constructive, l’idéal de soi, de la mythomanie. Lorsque le milieu a aidé l’enfant à s’épanouir, lorsque les adultes lui ont donné l’occasion de se développer grâce à des tuteurs placés tout autour de lui, alors, progressivement, l’enfant rend son réel supportable et n’a plus besoin de ces mythes identificateurs. Lorsque notre famille nous a soutenu, lorsque l’on sait que l’on sera aimé par elle quelles que soient nos performances intellectuelles ou sociales, on peut se confronter au réel. Après avoir passé le virage de l’adolescence, on s’identifie mieux : « Moi je suis nul en maths, donc je ne serai pas scientifique. »

On sait quel est le réel où l’on va être suffisamment heureux et l’on abandonne ses rêveries. Si dans son enfance, le milieu de Jean-Claude Romand avait pu imprégner en lui une identité solide du genre : « Tu veux être médecin pour intégrer l’OMS, mais si tu échoues nous t’aimerons quand même et tu pourras être heureux en étant architecte », Romand aurait peut-être été reçu. Il a échoué par excès d’angoisse. »

Plutôt que d’excès d’angoisse, ce qui nous semble être un effet plus qu’une cause, nous avons préféré expliquer le comportement mythomaniaque de Romand par le lien entre désir de reconnaissance et désir de rejoindre un mythe créé imaginativement (le modèle de vie ou la rêverie constructive, l’idéal de soi, selon les termes utilisés par Boris Cyrulnik dans l’entretien reproduit ci-dessus). Ce lien devient « pathologique » lorsque c’est le premier désir (de reconnaissance) qui l’emporte en puissance sur le second, car c’est cette domination qui est la prémisse des conséquences délirantes. Il n’en reste pas moins que cette prédominance du désir de reconnaissance trouve sans doute son origine dans une attitude parentale inadaptée à l’individualité de l’enfant.

Un exemple.

N. est un garçon de 10 ans qui vit avec sa maman et sa petite sœur de 7 ans. Depuis quelques années il est  entraîné dans une spirale que l’on pourrait désigner du mot « délinquance juvénile » : échecs scolaires répétés, destruction de propriété privée, opposition constante à sa maman, mensonges continuels, …

Le décor : N. n’a pas de contact avec son papa qui ne lui accorde jamais aucune attention ; sa sœur est une petite fille modèle, calme, studieuse, appliquée ; garçon turbulent, plein de vie, il est bombardé de « messages-tu » (voir notre article Spinoza et Thomas Gordon (la méthode Gordon) (1) et (2)), assénés de plus avec force cris, hurlements et accusations diverses (« Tu es méchant, insupportable, menteur, … »).

Même s’il se sait aimé par sa mère, N. ne se sent toutefois pas reconnu. Or, comme tout enfant, il a besoin de cette reconnaissance parentale. Il va donc la rechercher à tout prix en adoptant un modèle de vie qui attire l’attention sur lui. Et le seul modèle auquel il puisse s’identifier, c’est celui du garçon qu’on lui crie être : méchant, menteur, manipulateur, insupportable, bête, condamné à l’échec, etc. Tout le contraire de sa sœur ; du pain béni d’ailleurs cette différence ainsi martelée puisqu’elle permet de s’en différencier fortement. N., en quête de reconnaissance, s’enfonce de plus en plus dans son délire d’opposition et de descente dans l’enfer des échecs, il est devenu «fou », « maniaque » de son mythe de « mauvais garçon », c’est un mythomane pathologique.

Situation désespérée ? Non, car si les effets sont subis (le mythe, le modèle de vie et ses conséquences), la cause est maintenant mise à jour (le désir de reconnaissance) et il s’agit d’agir sur elle pour changer les effets. Etre actif.

Le remède

La vraie connaissance, celle par les causes, est indispensable, mais elle ne « sauve » pas, elle ne guérit pas par elle-même. C’est le terrible constat de la première proposition de la quatrième partie de L’Ethique :

« Rien de ce qu’une idée fausse a de positif n’est supprimé par la présence du vrai en tant que vrai

Ainsi, il ne suffira pas de faire comprendre au mythomane, surtout s’il s’agit d’un enfant, que c’est son désir de reconnaissance qui le pousse à maquiller la réalité pour lui permettre de changer.

Le désir de correspondre à un modèle – puisque c’est lui qu’il faut contrer -, comme tout sentiment, ne peut être vaincu que par un sentiment contraire et plus fort que lui :

« Un affect ne peut être ni réprimé ni supprimé si ce n’est par un affect contraire et plus fort que l’affect à réprimer » (Eth IV, 7).

Or ce désir d’adhésion à un modèle est causé par un désir exacerbé de reconnaissance, qui n’est qu’une orientation aliénée du Désir, du Conatus de l’individu. Il faut donc désaliéner le Conatus de ce désir de reconnaissance obsessionnel en lui offrant un désir contraire et plus fort que lui.

C’est ici que la théorie générale cède le pas à la pratique particulière. Chaque cas est spécifique, mais nous pouvons avancer des pistes de réflexion pour les deux exemples utilisés, Jean-Claude Romand et N.

Le remède possible dans le cas Romand est évidemment tout-à-fait hypothétique car il aurait dépendu du moment théorique d’une prise de conscience de sa mythomanie dans le chef de ses proches. En imaginant, comme le fait Boris Cyrulnik, que ses parents en prennent conscience durant ses études de médecine, ils auraient pu alors s’adresser à un jeune homme formé et intelligent, donc accessible à la raison, à la connaissance du vrai, mais en tant qu’affect, seule forme de cette connaissance qui puisse contrecarrer un autre affect :

« La connaissance vraie du bien et du mal ne peut réprimer aucun affect en tant que cette connaissance est vraie, mais seulement en tant qu’elle est considérée comme un affect » (Eth IV, 14).

Alors, sans doute, la solution préconisée par Cyrulnik est-elle la meilleure : que les parents de Romand lui montrent leur amour inconditionnel pour sa propre personne (« Tu veux être médecin pour intégrer l’OMS, mais si tu échoues nous t’aimerons quand même et tu pourras être heureux en étant architecte »). Le désir angoissant de conformation au modèle de vie de comportement parfait en vue d’une reconnaissance se trouve alors contrebalancé à la racine par la joie d’une acceptation de sa propre individualité, indépendamment de ses réalisations.

La solution n’est pas très différente pour le petit N. In fine, il s’agit de faire ressentir un amour pour l’individualité propre de l’enfant et non pas un attachement médiatisé par ses comportements. Dans ce cas-ci, il faudra évidemment passer par un changement radical du comportement maternel, par exemple par l’utilisation de « messages-je », mais aussi lui offrir des possibilités de réalisation de soi différentes (sports adaptés, scoutisme,…).   

Jean-Pierre Vandeuren

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