Contribution spinoziste au débat sur la pénalisation des clients de la prostitution (1)

En 1999, la Suède a adopté la loi dite « d’achat sexuel » (« sexköpslagen »), interdisant le paiement pour un rapport sexuel, mais non le fait de le vendre ; les clients sont punis par la loi mais pas les prostituées. Dans la foulée d’autres pays ont adopté le même type de loi : la Finlande (2006), la Norvège (2008) et l’Islande (2009).

La France s’apprête à rejoindre ce club de pays nordiques : le 10 octobre 2013, le groupe socialiste a déposé à l’Assemblée nationale une nouvelle proposition de loi  visant à sanctionner d’une contravention les clients de prostituées. Ce texte devrait y être examiné prochainement.

On trouvera un dossier complet sur ce sujet à l’adresse :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Propositions_de_loi_visant_%C3%A0_p%C3%A9naliser_les_clients_de_la_prostitution_(France).

Le débat autour de cette proposition de loi fait rage et est éminemment passionnel, au double sens du mot « passion », celui d’une tendance d’origine affective caractérisée par son intensité et par l’intérêt exclusif et impérieux porté à un seul objet, et celui, spinoziste, d’affect subi de façon confuse. Car il est vrai que les échanges entre les deux camps, les partisans et les opposants, sont véhéments et que les vraies raisons qui poussent les partisans sont rarement dévoilées, aux autres et à eux-mêmes peut-être.

Une façon spinoziste de se libérer de cette servitude passionnelle et d’adopter un point de vue rationnel sur la question, c’est-à-dire de compréhension claire et distincte, est d’examiner si la proposition de loi est adéquate, à savoir si elle exprime par­fai­te­ment dans ses effets ce qu’elle tient de ses causes. Et ceci à la fois du point de vue théorique, les idées et les raisonnements qui la sous-tendent, et du point de vue pratique.

Si tel n’est pas le cas, nous considérerions cette proposition comme inadéquate.

Théorie

« Les griefs d’ordre social ne me troublent pas. Mais les méprises dans l’ordre spirituel me touchent » (Joseph Kessel, dans une préface à Belle de Jour).

Quelles sont les causes, les raisons de la proposition de loi ? Quels sont les effets attendus ? La proposition permet-elle de relier adéquatement les effets aux causes ?

Causes, raisons, valeurs

La proposition de loi se situe dans une conception « abolitionniste » de la prostitution : la prostitution est une forme d’exploitation et une atteinte à la dignité humaine qui doit être abolie ; les personnes prostituées sont des victimes non-punissables et les proxénètes des criminels.

Il y a donc ici un préjugé très clair, non discutable : la prostitution, définie comme l’obtention de relations sexuelles en échange d’argent, est nécessairement et universellement considérée comme une exploitation d’un humain par un semblable et les prostitué(e)s sont tous et toutes des victimes, c’est-à-dire forcées, d’une manière ou d’une autre d’exercer ce métier. Ce principe moral transcendant et universel repose sur un « universel » non défini, la « dignité » humaine, mais élevé au rang de nouvelle religion.

Où l’on retombe dans les travers des religions ancestrales et contemporaines dénoncés par Spinoza dans l’appendice de la première partie de L’Ethique :

« Les hommes s’étant persuadé que tout ce qui se fait dans la nature se fait pour eux, ont dû penser que le principal en chaque chose c’est ce qui leur est le plus utile, et considérer comme des objets supérieurs à tous les autres ceux qui les affectent de la meilleure façon. Ainsi se sont formées dans leur esprit ces notions qui leur servent à expliquer la nature des choses, comme le Bien, le Mal, l’Ordre, la Confusion, le Chaud, le Froid, la Beauté, la Laideur, etc., et comme ils se croient libres, ils ont tiré de là ces autres notions de la Louange et du Blâme, du Péché et du Mérite. »

Et plus loin :

« Et certes tout cela fait assez voir que chacun a jugé des choses suivant la disposition de son cerveau, ou plutôt a mis les affections de son imagination à la place des choses. C’est pourquoi il n’y a rien d’extraordinaire, pour le dire en passant, que tant de controverses aient été suscitées parmi les hommes, et qu’elles aient abouti au scepticisme. Car bien que les corps des hommes aient entre eux beaucoup de convenance ils diffèrent par beaucoup d’endroits, de telle sorte que ce qui paraît bon à l’un semble mauvais à l’autre, ce qui est bien ordonné pour celui-ci est confus pour celui-là, ce qui est agréable à tel ou tel est désagréable à un troisième, et ainsi pour mille autres choses… »

En particulier, ce que l’un juge « digne » n’est pas ce qu’un autre juge « digne ». Les notions universelles telles que la « dignité » humaine sont vides de sens réel. Tout est question de cas particulier et vouloir imposer une certaine vision de cette notion ira nécessairement à l’encontre de nombreuses autres interprétation de celle-ci, et la menace de l’utilisation de la force répressive pour faire taire ces opinions divergentes n’est jamais négligeable. C’est ainsi que la notion floue de « dignité » humaine fut utilisée pendant des siècles pour réprimer l’homosexualité.

Ici, particulièrement, ce sont nombre de prostituées elles-mêmes dont les avis sont bafoués. En effet, si elles jugeaient toutes leur métier comme « indigne » et se considéraient comme des victimes, pourquoi nombre d’entre elles se mobilisent-elles régulièrement pour réclamer le libre exercice de leur profession? Pourquoi des assises de la prostitution se tiennent-elles tous les ans ? Voici des revendications bien étranges pour des personnes exerçant contre leur gré un métier qu’elles jugent indigne.

« Au nom d’une conception abstraite de l’humanité, les « abolitionnistes » veulent imposer à la société française leur choix idéologique. Mais qui peut s’ériger en juge dans ce domaine éminemment privé ? Chaque adulte doit être libre de ce qu’il veut faire ou ne pas faire de son corps. Décréter illégal ce qu’on trouve immoral n’est pas un grand pas vers le Bien, c’est une dérive despotique. Le pouvoir politique n’a pas à intervenir dans les pratiques sexuelles des adultes consentants. » (Tribune du Nouvel Observateur du 23 août 2012 : voir notre référence Wikipedia citée plus haut).

Jean-Pierre Vandeuren

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