Contribution spinoziste au débat sur la pénalisation des clients de la prostitution (2)

L’effet attendu

Il n’est rien moins que l’éradication pure et simple de ce cancer sociétal qu’est la prostitution.

Le moyen

Puisque la prostituée ne peut être qu’une victime, on ne peut pas s’attaquer à elle. Puisqu’il existe déjà des lois contre le proxénétisme, il ne reste plus qu’à s’en prendre au client.

Le raisonnement  est simpliste : combattre la demande finira par l’épuiser et donc tuer l’offre. Plus de clients, plus de prostituées.

Cette proposition engendrerait une aberration économique : il serait illégal de consommer un service qui, lui, n’est pas illégal !

Mais aussi, le raisonnement cité ci-dessus pêche dans sa déduction. Combattre la demande ne va pas nécessairement l’épuiser, elle ne fera que la déplacer du visible vers l’invisible, de la rue vers internet par exemple.

Ce moyen est une double offense au sain raisonnement.

Basée sur une prémisse qui n’est qu’un principe moral transcendant et se déroulant vers une attente (l’éradication de la prostitution) en utilisant un raisonnement boiteux, cette proposition de loi est inadéquate du point de vue de sa prémisse qui n’est qu’une idée confuse et de son raisonnement qui ne permet pas de déduire correctement l’effet attendu des causes utilisées.

Pratique

« Vouloir tout soumettre à l’action des lois, c’est irriter le vice plutôt que le corriger. Ce qu’on ne saurait empêcher, il faut le permettre, malgré les abus qui en sont souvent la suite. Que de maux ont leur origine dans le luxe, la jalousie, l’avarice, l’ivrognerie et autres mauvaises passions ! On les supporte, cependant, parce que les lois n’ont pas de moyen de les réprimer, bien que ce soient des vices réels » (TTP, Chapitre XX).

Nos démocraties occidentales ne suivent nullement ce sage conseil spinoziste. Au contraire, elles s’ingénient de plus en plus à exercer ce pouvoir immense, tutélaire et infantilisant dont parle Tocqueville dans la citation prophétique suivante que nous avons déjà quelques fois reprises :

« Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. »

La proposition de loi étudiée infantilise les prostitué(e)s et leurs clients en les ravalant au rang d’irresponsables. Le Syndicat du Travail Sexuel l’a bien compris, qui, dans un communiqué sur son site, explique : « En intervenant dans la sexualité entre adultes consentants, l’Etat nous traiterait ainsi encore davantage comme des mineurs en situation d’incapacité d’exprimer leur propre volonté. »

Le but de la politique selon Spinoza est de préserver la paix et la sécurité afin que chaque individu puisse atteindre sa liberté et en jouir.

L’idéal de la liberté spinoziste consiste à procéder à un examen rationnel de toutes les motivations de l’agir sans ignorer mais sans subir la force des passions. Et pour se faire, l’homme ne peut pas être infantilisé, c’est-à-dire être privé de ses facultés de raisonner et de raisonner bien.

Autant qu’une question métaphysique, la liberté est donc aussi, et peut-être d’abord, un problème politique. Car c’est le politique qui se doit de développer toutes les facilités qui permettront à chacun de développer sa raison : paix, sécurité, éducation, etc.

En ce sens pratique à nouveau, la volonté exacerbée de légiférer dans tous les domaines sous le couvert de préceptes moraux universels et transcendants sans tenir compte des faits réels et de la nature humaine est le signe d’une mauvaise politique, dont la proposition de loi qui vise à pénaliser les clients de la prostitution nous semble l’un des nombreux effets.

Pour terminer, laissons encore une fois la parole à cet extraordinaire visionnaire lucide qu’était Alexis de Tocqueville :

« Il faut que les lois soient faites pour les hommes et non en vue d’une perfection idéale que la nature humaine ne comporte pas, ou dont elle ne présente que de loin en loin des modèles » (Mémoire sur le paupérisme).

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Contribution spinoziste au débat sur la pénalisation des clients de la prostitution (2)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher M. Vandeuren

    La question que vous examinez relève de la politique et non de l’éthique.

    La loi envisagée serait-elle une bonne loi, et qu’est-ce qu’une bonne loi ?

    Je vous envoie un lien où la question est étudiée (c’était à une autre occasion mais l’analyse reste pertinente).

    http://www.spinozaetnous.org/article-print-34.html

    J’en extrais les principes suivants :

    Principes de sagesse pour les lois
    Pour conclure sur cette compréhension de la pensée politique de Spinoza, notons donc quels sont les principaux caractères d’une loi sage, qu’elle soit constitutionnelle ou de détermination politique :
    1 – Une loi doit d’abord être cohérente avec elle-même mais aussi avec les aspirations de la société qu’elle prétend servir.
    2 – Elle doit être applicable, en tenant compte notamment de la réalité des passions humaines et des forces en présence.
    3 – L’Etat ou toute instance politique qui la porte et la fait appliquer doit pouvoir la faire respecter.
    4 – Pour éviter les abus de pouvoirs, car ceux qui l’exercent sont aussi le plus souvent des hommes soumis à leurs passions, il faut ménager des contrepouvoirs ce qui passe comme le verra bien Montesquieu plus tard, par une séparation des pouvoirs garantissant que l’arbitraire ne l’emporte pas sur l’intérêt général.
    5 – Pour pouvoir être appliquée et respectée, une loi doit aussi être acceptable pour une majorité de membres de la société concernée. Autrement, la population s’habitue à ce que les lois soient transgressées et nous allons vers la décomposition sociale.
    6 – Une loi doit réellement servir l’intérêt général de la population, elle doit représenter un gain par rapport à l’état de nature où chacun ne fait que ce qu’il veut.
    7 – Enfin une loi doit émaner de la volonté du peuple, c’est-à-dire être démocratique, ce qui implique qu’elle doit pouvoir être révisée assez facilement.

    Il me paraît clair, comme à vous, que la proposition de loi visant à sanctionner d’une contravention les clients de prostituées ne respecte pas ces principes issus de la réflexion de Spinoza sur la politique.

    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      Merci pour votre commentaire comme à l’habitude pertinent et enrichissant.
      Une remarque toutefois quant au début : certes il s’agit de politique, mais, comme la politique spinoziste a ceci de particulier (entre autres) qu’elle se fonde sur les passions humaines, réfléchir à un problème politique à partir de l’Ethique me semble tout-à-fait adéquat à la démarche de Spinoza lui-même qui a fondé sa politique sur ses acquis à la fois ontologique, anthropologique et psychologique.
      Très cordialement.

      Jean-Pierre Vandeuren

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