Spinoza et l’ennui (2)

L’essence actuelle, le Conatus

Lorsqu’une chose singulière accède à l’existence, c’est-à-dire entre dans la durée, elle va s’efforcer d’actualiser les propriétés contenues dans son essence avec le concours de certaines choses extérieures (celles qui lui conviennent) et contre d’autres choses extérieures (celles qui s’opposent à cette actualisation, qui lui sont contraires). Cet effort est sa poussée existentielle, son essence « actuelle », son Conatus.

Si l’on imaginait un triangle doué de vie, on le verrait s’efforcer de déduire de sa définition le nombre maximum possible de propriétés en utilisant le concours d’autres figures et de tracés grâce au mouvement. Ainsi, pour déduire que la somme de ses angles vaut deux droits, il aurait recours au mouvement pour prolonger un de ses côtés et y mener une parallèle par le sommet opposé.

Le Conatus humain se nomme Désir. On pourrait dire, en employant les termes de Christian Lazzeri, que :

« Le Désir est fondamentalement désir de l’essence elle-même pour sa pleine réalisation et non désir de conservation physiologique qui définit la vie. Il apparaît comme effort d’une essence pour rejoindre son être optimal à partir de toutes les modifications qui l’affectent dès lors qu’elles empêchent ou favorisent cette puissance. »

Le Conatus est effort de constitution d’un soi.Et cet effort ne peut se faire que par des actes posés dans le monde.

Remarquons en passant que le Conatus donne une assise métaphysique à la fameuse formule de Jules Lequier : « Faire et en faisant se faire. »

L’ennui

Lorsque la chose est aidée dans son effort de constitution de soi, elle éprouve une augmentation de sa puissance d’exister puisque sa constitution s’actualise un peu plus. Dans le cas de l’homme, on parle de joie.

Inversement si cet effort est contrarié, il y a diminution de la puissance d’être, tristesse.

Mais que se passe t’il lorsque cet effort tourne à vide, qu’il ne sait pas comment agir sur le monde pour constituer l’être de la chose dont il est l’effort, qu’il « se cherche » ? Que fait l’enfant, dont on sait que le jeu est nécessaire à la constitution de sa personnalité, lorsqu’il ne trouve pas de jeu solitaire ou de compagnon pour jouer ? Il « s’ennuie ». Que fait le lion en captivité quand on sait que l’instinct qui le constitue en tant que lion le pousse à chasser ? Il « s’ennuie ». Que fait le soldat, dont on sait que ce qui le constitue en tant que soldat est de guerroyer ? Il « s’ennuie ». Que fait l’homme au terme d’une vie professionnelle active lorsqu’il s’est identifié à cette activité ? Il « s’ennuie ». Emma Bovary, qui s’imagine que son être se constituerait dans une relation d’amour aventureuse, « sentait l’ennui plus lourd qui retombait sur elle ».

Tous, ils s’ennuient, c’est-à-dire qu’ils éprouvent un sentiment de vide, d’inutilité.

Dans l’ennui, l’homme reste passionné puisqu’il se place sous la dépendance des choses extérieures. Ici, il subit leur absence même. Son effort est contrarié car il ne trouve à l’extérieur ni opposition, ni appui. Et comme il s’agit d’une contrariété, le sentiment d’ennui est une tristesse.

On peut donc adopter la définition suivante :

L’ennui est la tristesse accompagnée de l’idée de l’absence de causes extérieures favorables ou défavorables à la persévérance dans notre être.

L’ennui est consubstantiel à l’effort de persévérance dans l’être en tant que celui-ci est vécu sous le mode passionnel.

Et c’est pourquoi Pascal a vu en l’ennui la cause de tout le malheur des hommes.

Mais l’ennui n’est pas premier, c’est le Désir qui l’est et Pascal, en partant de l’ennui, est amené à rejoindre les bouddhistes et les schopenhaueriens selon lesquels la cause de nos malheurs se trouve en fait dans le Désir et que, dès lors, pour les contrer, il importe de tuer en soi tous ses désirs, ce qui reviendrait en réalité à se tuer soi-même, ces désirs n’étant que des modifications du Désir, de notre essence actuelle.

En fait, contrairement à ce qu’affirme Pascal, l’ennui a une positivité car, comme toute tristesse, il nous force à vouloir en sortir, il offre lui-même un appui à notre Conatus en le déterminant à agir.

Naturellement, les actes qui découlent de cette détermination sont passionnels eux-aussi. Ils sont censés détourner de l’ennui. Pascal les nomme dès lors des divertissements (divertir a la même étymologie que détourner). Comme ces divertissements engendrent la joie, même passionnelle, ils sont utiles à l’homme. D’ailleurs, Pascal, contrairement à une idée reçue, est loin de les condamner : « Sans le divertissement, il n’y a point de joie ; avec le divertissement, il n’y a point de tristesse. »

Mais Pascal sait très bien que cette joie est passionnelle et il l’exprime en ces termes : le bonheur procuré par le divertissement est précaire car « il dépend des mille accidents qui font les afflictions véritables ». Comment mieux exprimer le caractère subi, dépendant des causes extérieures, de la joie procurée par le divertissement ?

Dans cette conscience de la précarité, de la vanité des divertissements humains, Pascal rejoint aussi Spinoza qui, dans le début du Traité de la Réforme de l’Entendement, s’exprime comme suit :

« L’expérience m’ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles … »

Selon Pascal, le divertissement est un refuge. Il nous permet de fuir l’ennui, d’échapper à nous-mêmes et aux préoccupations existentielles inévitables où nous nous retrouvons face à nous-mêmes. Le divertissement, qui ne consiste pas qu’en des activités ludiques – le travail, la recherche scientifiques, par exemple sont considérés comme des divertissements – est le fruit de l’imagination, cette « superbe puissance ennemie de la raison », qui nous détourne de ce que nous sommes réellement, nous aide à nous fuir.

C’est dès ici que Pascal et Spinoza s’écartent l’un de l’autre. Car, d’abord, comme on l’a souvent fait remarquer (voir notre article A propos de Eth II 17, Scolie et de l’imagination), pour Spinoza l’imagination est une puissance qui n’est pas nécessairement ennemie de la raison et que cette dernière peut utiliser à bon escient. Ensuite, alors que Pascal se tourne vers la religion chrétienne et la foi en son Dieu personnel pour trouver une réponse à la vanité de la condition humaine, Spinoza la trouve en la raison elle-même, par la recherche des idées adéquates, des idées causes de nos imaginations, c’est-à-dire aussi en Dieu, mais un Dieu-Nature immanent, source véritable des idées adéquates :

« Toutes les idées, en tant qu’elles se rapportent à Dieu, sont vraies » (Eth II, 32).

Jean-Pierre Vandeuren

                                                                                                                                     

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3 commentaires pour Spinoza et l’ennui (2)

  1. christianlars8 dit :

    Bonjour,
    La définition que vous proposez de l’ennui « tristesse accompagnée de l’idée de l’absence de causes extérieures favorables ou défavorables à la persévérance dans notre être. » correspond à cette expérience de vacuité que l’on peut éprouver quand on ne sait ni trouver ce qui nous renforce, ni trouver ce qui nous affaiblit et que l’on aurait à combattre, comme un long dimanche d’automne où il fait assez beau pour sortir mais où on sait par avance que tout ce qu’on fera laissera le monde comme nous-mêmes indifférent et indemne de notre activité.

    Mais on voit mal tout de même en quoi l’absence de cause défavorables à notre conatus impliquerait une tristesse. Emma Bovary s’ennuie parce qu’elle se sent impuissante à vivre ce qu’elle croit être : son mari, sa fille, ses connaissances et une grande part d’elle-même finalement l’en empêchent, parce qu’elle garde aussi une part de lucidité malgré la méconnaissance de soi qui consiste à s’imaginer en héroïne de roman d’amour tandis que Don Quichotte lui, se croyait capable d’incarner le preux chevalier qu’il pensait être.

    Le sens des mots évolue, il me semble que ce que nous appelons aujourd’hui l’ennui correspondrait en fait à ce que Spinoza avait défini avec le terme d’humilitas : la tristesse qui vient de la perception de notre impuissance et de notre faiblesse (Ethique III, déf. 26 des affects). Cela rejoint bien l’ennui comme malaise qui se nourrit de lui-même et peut ainsi devenir vertigineux : c’est la tristesse d’être triste, c’est-à-dire incapable de faire quelque chose qui fasse sens. Ainsi l’élève qui s’ennuie en cours de maths voudrait exercer sa puissance de dessiner ou de jouer à des jeux vidéos parce qu’il se sent incapable de comprendre, c’est-à-dire d’être affecté par les mathématiques comme il se sent incapable de les affecter alors qu’en dessin ou en jeu vidéo il sent ce qu’il peut faire.

    Emma Bovary voit sûrement ce qu’elle pourrait faire pour rendre heureux son mari ou sa fille, mais à vrai dire l’élève qui s’ennuie en math aussi sait bien ce qu’il devrait faire : être attentif, faire les exercices avec application etc. il sait qu’il pourrait le faire mais il se sent incapable de vouloir le faire parce que cela lui semble dénué d’intérêt, et cela lui semble tel parce qu’il ne voit pas en quoi cela va lui permettre d’exercer sa puissance d’être affecté et d’affecter. Emma ne voit pas ce que jouer son rôle d’épouse ou de mère pourrait changer dans sa vie. S’ennuyer, c’est attendre désespérément une rencontre qui pourrait modifier le cours de notre existence et c’est finalement vivre avec soi-même comme avec un objet insignifiant et routinier, c’est ne pas se rencontrer soi-même.

    Je distinguerais donc trois sortes d’ennui : la tristesse qui vient de la perception de notre impuissance à faire quelque chose facilement, c’est l’ennui des choses, les tracas, les soucis du quotidien. Il y a ensuite l’impuissance complète de faire quelque chose qui revient à l’impuissance d’être à la hauteur de ce projet, c’est l’ennui de soi qui correspondrait à ce qu’on appelle plutôt aujourd’hui l’humiliation. Cela n’empêche toutefois pas de passer à autre chose dans quoi on pourra se révéler plus puissant. Et il y a enfin l’impuissance radicale d’être affecté comme d’affecter, c’est-à-dire de vouloir, liée plus ou moins clairement à l’idée de sa propre nullité, c’est l’ennui d’exister qu’on appelle aussi abattement ou abjection.

    Ces trois formes d’ennui sont des passions qui tendent à se suivre en allant de la plus superficielle à la plus profonde. Il existe trois remèdes en fonction du niveau d’ennui : l’action ou ce que Heidegger appelait l’affairement, le divertissement au sens général que lui donne Pascal et la béatitude dont nous parle Spinoza.

    Qu’en pensez vous ?

    • vivrespinoza dit :

      Bonjour et merci pour ce commentaire qui s’avère être pertinent et m’oblige à modifier la définition proposée.
      Votre critique est correcte sur le fait que l’absence de causes défavorables à notre augmentation de puissance ne peut évidemment pas provoquer notre tristesse. La faiblesse de la définition se trouve dans le « ou » qui est à entendre de façon non exclusive. La définition rectifiée de l’ennui pourrait être plutôt « tristesse accompagnée de l’idée de l’absence de causes extérieures imaginées favorables à notre augmentation de puissance d’être. » Cette absence de causes imaginées favorables nous force au constat de notre incapacité, à tout le moins ponctuelle, à augmenter notre puissance, donc, effectivement au constat de notre impuissance, ce qui est bien la tristesse qualifiée d’humilité par Spinoza. Et qui est le cas d’Emma Bovary dont le désir s’identifie à la rencontre de l’amour romantique, et qui, ne le voyant pas venir de l’extérieur, s’ennuie; ce qui est aussi le cas de Don Quichotte, mais qui, après avoir ressenti cet ennui, se met résolument en quête des causes extérieures qui rendront réalisable son désir d’être un preux chevalier, et, ainsi, éloigne l’ennui par l’action. C’est aussi le cas de l’élève qui s’imagine de pas pouvoir trouver dans les maths une cause favorable à sa joie et qui subit l’interdiction de passer à autre chose qui lui serait plus agréable. A partir de là, on peut effectivement retrouver les deux derniers types que vous citez : l’humilité et l’abjection, le premier type étant celui dont j’avais exclu la considération dans la première partie de l’article. Quant aux remèdes que vous subdivisez en trois, je n’en vois pour ma part qu’un , et c’est effectivement l’action qui permet de résoudre le problème des « tracas » du premier type d’ennui et, au moins de rechercher activement une satisfaction au désir, cause in fine du deuxième type d’ennui (ce que fait Don Quichotte et que ne fait pas Emma Bovary) et qui pourrait, si ce passage à l’action est possible dans le troisième type d’ennui, combattre l’abattement. Mais je ne vois pas le lien avec la béatitude spinoziste.

      Cordialement

      • christianlars8 dit :

        Je distinguerais l’affairement du divertissement parce qu’il y a dans le deuxième l’idée d’un changement de perspective total possible : l’action fait face aux difficultés et s’en sert comme de tremplin pour surmonter le sentiment d’impuissance, le divertissement répond à une difficulté insurmontable, celle par exemple de l’indifférence et de l’étrangeté radicale de cette fontaine que je vais visiter dans mon village, lors de ma promenade dominicale, en changeant complètement d’objet à atteindre. Et cela peut se faire par l’action ou au contraire par l’admiration d’une rencontre fortuite ou d’un spectacle époustouflant.

        Quant à la béatitude, on peut y penser parce que ce qui s’oppose à l’humilitas est la contemplation de notre puissance, acquiescentia in se ipso. Or la béatitude n’est pas le passage d’une perfection donnée à une perfection plus grande mais bien la contemplation de notre perfection même. Cette perfection repose sur l’unité avec la substance, qui fait que même mes limites s’inscrivent dans la perfection de la substance infinie.

        Avec la prise de conscience que les empêchements ordinaires à l’affirmation de mon individualité relèvent de la même substance que ce qui me conduit à m’affirmer et à combattre, se fait jour une idée de soi n’opposant plus moi et non-moi mais les incluant dans une seule et même substance, de sorte que rien ne peut effectivement plus l’empêcher d’exister. Si, non pas individuellement mais substantiellement, je suis à la fois celui qui gravit la montagne et la montagne qui est gravie, parce qu’une seule et même étendue nous constitue essentiellement dès à présent, rien ne m’empêche plus de m’affirmer, les obstacles et les empêchements que la montagne opposent à mon corps font partie de cette affirmation même.

        A cela correspond une quiétude qui est tout le contraire de l’ennui qui lui suppose la réduction du soi à l’inquiétude permanente d’un moi qui se prend pour une substance finie, inquiète de perdre sa puissance comme de la puissance qui lui reste à conquérir, tendant toujours à ce qui n’est pas elle et donc finalement à affirmer sa propre négation. La béatitude, elle, est affirmation pure de de sa propre affirmation.

        J’ajoute qu’il y a dans l’ennui une tension vers l’avenir ou le passé, un refus de s’en tenir au présent, qui confine à la raideur, d’où le malaise qui le caractérise. Je ne m’ennuie pas en salle d’attente parce qu’il n’y a rien à y faire mais parce que tout ce que je pourrais y faire m’apparaît dérisoire par rapport à ce que je compte vivre dans le cabinet du médecin. La béatitude suppose au contraire une pleine acceptation du devenir ou de la durée. Cela permet à l’attention de se concentrer sur l’intuition présente de l’étendue qui m’entoure et me constitue. Il y a finalement dans l’ennui ordinaire ou profond une tension nerveuse sans objet adéquat que la béatitude permet de guérir profondément, ne serait-ce que par la relaxation qu’elle apporte.

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