Les mécanismes de la soumission (5)

L’expérience de Milgram

Dans cette expérience des sujets de toute classe sociale, de sexes différents, de tout niveau d’étude, de tous âges, des citoyens « ordinaires » sont amenés à commettre des actions meurtrières par la seule présence d’une « autorité supérieure ».

A la suite d’une petite annonce, deux personnes se présentent au laboratoire de psychologie de l’université de Yale qui effectue des recherches sur les effets de la punition sur le processus d’apprentissage. L’expérimentateur explique que l’une d’elles va jouer le rôle de « maître » et l’autre celui d’« élève ». Le maître va soumettre des associations de mots à l’élève, et à chaque fois que celui-ci se trompera, il devra le sanctionner par une décharge électrique. Devant le maître, on attache l’élève sur une chaise et on fixe des électrodes à ses poignets. Puis on introduit le maître dans une autre pièce et on le place devant un impressionnant stimulateur de chocs composé d’une trentaine de manettes allant de 15 à 450 volts. Figurent également des mentions allant de « Choc léger » à « Attention: choc dangereux! ». Quant aux deux dernières manettes, elles sont simplement accompagnées d’une étiquette xx.

L’expérience commence, et à chaque nouvelle erreur de l’élève, le maître doit infliger une décharge d’une intensité supérieure à la précédente. Le maître est rapidement amené à des intensités importantes. A 75 volts, l’élève gémit, à 150 volts, il supplie qu’on arrête l’expérience, à 270 volts, sa réaction est un véritable cri d’agonie. Mais après 330 volts, on n’entend plus rien, l’élève est complètement silencieux. Lorsque le sujet souhaite arrêter l’expérience, l’expérimentateur dispose de quatre injonctions pour pousser le sujet à continuer. Au premier refus du sujet, l’expérimentateur rétorquait : « je vous prie de continuer » ; au second refus, l’injonction était « l’expérience exige que vous continuiez » ; au troisième refus l’injonction était « il est absolument indispensable que vous continuiez » et en dernier lieu « vous n’avez pas le choix, vous devez continuer ». L’expérimentateur insistait par ailleurs sur le fait que si ces chocs pouvaient paraître très douloureux, l’individu n’en garderait aucune séquelle. Si cette dernière injonction échouait l’expérience se terminait et était noté le choc maximal délivré par le sujet. Sinon l’expérience se termine après l’administration à trois reprises de la décharge maximale, soit 450 volts. On appelle obéissance le point antérieur à la rupture alors que la désobéissance correspond à ce même point.

L’élève était en fait un comédien professionnel qui simulait la douleur ; le stimulateur de chocs, les sangles et les électrodes n’étaient que des artifices destinés à tromper le maître qui, lui, était le véritable sujet de l’expérience.

Ainsi, dans un entretien post-expérimental, les chercheurs expliquaient à l’individu que l’élève n’avait en réalité reçu aucune décharge. Ils lui apprenaient que l’étude visait à étudier les processus de soumission à l’autorité. Puis, ils l’incitaient à analyser son comportement et à faire part des sentiments qu’il avait ressenti au cours de l’expérimentation.

Afin de les rassurer, les chercheurs affirmaient aux sujets obéissants que leur comportement était normal et que nombre d’individus avaient choisi la même solution. Ils expliquaient par ailleurs aux sujets rebelles que leur comportement était remarquable et qu’ils avaient fait le bon choix.

Finalement, la situation créée par le protocole expérimental générait une situation très embarrassante dans laquelle l’individu devait résoudre un conflit issu de la concomitance de deux exigences incompatibles émanant de son environnement social : suivre l’expérimentateur et continuer à faire souffrir un innocent ou rompre avec l’autorité. Les résultats sont impressionnants : 65% des sujets sont allés jusqu’à 450 volts !

Les conclusions et leur déduction à partir de L’Ethique

Les résultats des quatre expériences sur la proximité de la victime révèlent que « le taux d’obéissance diminue à mesure que la présence de la victime s’impose ».

Déduction :

Ces résultats étaient tout-à-fait prévisibles. Ils sont une conséquence directe du mécanisme d’imitation : confronté à la souffrance d’un être semblable à lui, l’homme ressent sa tristesse et l’éprouve ipso facto pour lui-même ; il a donc tendance, pour éloigner cette tristesse,  à vouloir soulager la souffrance de son semblable et donc de lui venir en aide. C’est la Commisération (ou la pitié) :

« La Commisération est une Tristesse qu’accompagne l’idée d’un mal survenu à un autre que nous imaginons semblable à nous » (Eth III, Définitions des Affects, 18).

Et :

« Nous nous efforcerons, autant que nous le pouvons, de libérer de sa souffrance l’objet pour lequel nous avons de la Commisération » (Eth III, 27, Corollaire 3).

Des trois expériences sur la proximité de l’autorité,  il semblerait que « la présence physique d’une autorité soit un facteur important dans la détermination du comportement ».

Déduction :

Cette conclusion ne relève que du strict bon sens (« Quand le chat est parti, les souris dansent »), mais nous pouvons quand-même évoquer :

« Un affect dont nous imaginons que la cause nous est actuellement présente, est plus fort que si nous imaginions cette cause comme absente » (Eth IV, 9).

« Quelle que soit la raison qui pousse le sujet à administrer à la victime le choc le plus élevé, il faut la chercher ailleurs que dans la libération de ses pulsions agressives : seule peut l’expliquer la modification de comportement qui intervient chez lui à la suite de l’obéissance aux ordres ».

Ce résultat atteint le cœur du problème : la banalité du mal accompli sous le couvert de l’obéissance aux ordres venus de la hiérarchie.

Sa déduction par Spinoza à partir du cycle séparateur des hommes et du cycle de la crainte et de l’espoir a été amplement commentée. Remarquons que, pour Spinoza, il n’y a pas, a priori, de personnalités maléfiques ; il n’y a même pas de mal « en soi ». Tout comportement particulier s’explique comme effet de causes bien déterminées. La question de la libération de de « pulsions agressives » n’a donc pas de sens pour lui.

Il semblerait que « l’administration des chocs ne dépende ni des volontés exprimées par celui-ci ni des impulsions bienveillantes ou hostiles du sujet, mais du degré d’engagement que l’individu pense avoir contracté en s’insérant dans le système d’autorité ».

Ce « degré d’engagement » n’est qu’une autre façon d’exprimer le degré d’alignement du Conatus du sujet sur le désir-maître incarné par l’autorité.

« Le facteur déterminant du comportement est bien l’autorité et non l’ordre en soi. Les ordres qui n’émanent pas d’une autorité légitime perdent toute leur force ».

Déduction :

Pour Spinoza, la chose haïe ou aimée est totalement indéterminée :

« Tout objet peut être par accident cause de Joie, de Tristesse ou de Désir, d’Espoir ou de Crainte » (Eth III, 15 et 50).

L’ordre lui-même n’intervient pas dans la déduction du comportement de soumission à l’autorité.

« A partir du moment où le signal émanant du niveau hiérarchique supérieur est vicié, la cohérence du système hiérarchique disparaît ainsi que son efficacité en tant que facteur déterminant du comportement ».

Pour être plus précis, il faut ajouter ici que l’expérience portait sur des injonctions contradictoires, l’une imposant de poursuivre, l’autre d’arrêter l’expérimentation.

Déduction :

Ces injonctions contradictoires vont évidemment engendrer dans le chef du sujet deux affects eux également contradictoires, l’un de Tristesse (continuer l’expérience revient à prolonger la souffrance de l’objet et donc éveille la Tristesse du sujet), l’autre de Joie (mettre un terme à la souffrance du semblable apporte de la joie au sujet), provoquant la Fluctuation d’âme :

« Si, d’un objet qui nous affecte habituellement de Tristesse nous imaginons qu’il a quelque chose de semblable à un autre objet qui nous affecte habituellement d’une Joie aussi grande nous aurons simultanément pour lui de la haine et de l’amour » (Eth III, 17).

« Cette structure de l’Esprit qui naît de deux affects contraires s’appelle Fluctuation de l’âme » (Idem, Scolie).

Comme « Elle (la Fluctuation d’âme) est à l’affect ce que le doute est à l’imagination » (Idem), comme le doute, elle paralyse l’action.

« La rébellion des pairs a eu pour effet de saper de façon spectaculaire l’autorité de l’expérimentateur ».

« La solidarité reste donc le rempart le plus efficace contre l’autorité ».

Déduction :

C’est encore ici du pur bon sens, mais on peut invoquer le Scolie de Eth IV 18, où on lit, entre autres :

« Car si deux individus de même nature viennent à se joindre, ils composent par leur union un individu deux fois plus puissant que chacun d’eux en particulier. »

« Du point de vue phénoménologique, un individu est en état agentique quand, dans une situation sociale donnée, il se définit de façon telle qu’il accepte le contrôle total d’une personne possédant un statut plus élevé. »

Ce que Milgram nomme état « agentique » est l’état d’un individu « agent » de l’autorité.

Déduction :

L’état agentique est simplement l’état de l’individu qui, au terme du processus psychologique décrit dans les formes de soumission 3 et 4, a orienté son Conatus dans le sens de celui du désir-maître de l’autorité.

« C’est à l’apparence de l’autorité et non à sa qualité intrinsèque que le sujet répond. »

Déduction :

Tout est affaire d’imagination. Il suffit que le sujet s’imagine que l’autorité réside dans le chef d’un individu, c’est-à-dire que celui-ci lui apparaisse comme représentant l’autorité, pour qu’il y réponde. La recherche de la qualité intrinsèque  de l’autorité relève de la Raison et n’est effectuée que par un petit nombre de sujets.

L’auteur affirme  qu’il y a obéissance quand les facteurs de maintenance sont plus importants que le taux net de tension.

En suivant l’interprétation spinoziste de F. Lordon, on parlerait plutôt de « degré d’alignement » du Conatus sur le désir-maître de l’autorité (voir Spinoza et le travail salarié (2) : cadre spinoziste) et, plus l’alignement est parfait, plus grande est l’obéissance. Eichmann serait ainsi un individu banal dont le Conatus était totalement aligné sur l’idéologie et la haine nazie pour les juifs.

Jean-Pierre Vandeuren

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