Spinoza et l’affaire Dieudonné

De Thomas Jefferson :

« Dans la presse, seules les publicités disent la vérité.  »

« Un homme qui ne lit jamais est plus cultivé qu’un homme qui ne lit que les journaux.  »

« Si tu es prêt à sacrifier un peu de liberté pour te sentir en sécurité, tu ne mérites ni l’une ni l’autre.  »

Depuis quelques temps, une nouvelle affaire médiatique occupe les tribunes françaises avec des prolongements en Suisse et en Belgique : l’affaire Dieudonné, du nom de l’humoriste Dieudonné M’bala M’bala définitivement catalogué comme un ignoble « antisémite, négationniste, raciste, avec un discours de haine et dangereux pour la République » par de nombreux gentils chevaliers blancs, défenseurs intrépides de la « démocratie » et de la « dignité humaine », dont, entre autres, le ministre de la défense Manuel Valls.

Dieudonné a vu à de nombreuses reprises ses spectacles interdits de représentation par les autorités locales, sous prétexte de possibilité de « troubles à l’ordre public ». A chaque fois, une action en référé menée par Dieudonné et ses avocats ont cassé cette interdiction. Dieudonné fut par ailleurs condamné plusieurs fois pour incitation à la haine raciale. Mais c’est surtout le dernier rebondissement de l’affaire qui est préoccupant : à la demande de Monsieur Valls, le Conseil d’Etat fut saisi du dernier dossier d’interdiction de représentation à Nantes et a confirmé cette interdiction. Cet arrêt d’une cour suprême est préoccupant car il bouleverse le droit des libertés publiques pour faire taire quelqu’un, et parce que les autorités politiques  brandissent comme un trophée la censure qui  est imposée à cette personne, bref il menace ni plus ni moins que nos libertés de penser et de nous exprimer, libertés qui servent de fondements à nos sociétés démocratiques, ainsi que l’exprime la Cour européenne des Droits de l’Homme qui voit la liberté d’expression comme « l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun. Elle vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent les pouvoirs publics ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’est pas de société démocratique. »

Rappelons que c’était déjà la position de Spinoza au XVIIe siècle qui, était comme les précédents et pour longtemps encore, placé sous la férule de la pensée religieuse : la pensée (la philosophie) ne pouvait s’exprimer librement sauf à corroborer les affirmations théologiques. Le seul ouvrage de Spinoza publié de son vivant, le Traité Théologico-Politique se voulait un plaidoyer en faveur de cette liberté de pensée et d’expression dont les exercices ne pouvaient, selon lui, qu’être bénéfiques à la société. Son sous-titre le dit explicitement : « Ou plusieurs démonstrations sont données de cette thèse : la liberté de philosopher ne menace aucune ferveur véritable ni la paix au sein de la communauté publique. Sa suppression, bien au contraire, entraînerait la ruine et de la paix et de toute ferveur. »

Pour Spinoza, tout est déterminé, c’est-à-dire que tout effet que nous constatons a dû être engendré par une cause :

« D’une cause donnée et déterminée suit nécessairement un effet, mais si, par contre, aucune cause déterminée n’est donnée, il est impossible qu’un effet s’en suive » (Eth I, Axiome 3).

Pour connaître un effet, il est donc indispensable d’en connaître la (ou les) cause(s) :

« La connaissance de l’effet dépend de la connaissance de la cause et l’enveloppe » (Idem, Axiome 4).

C’est ainsi que ce point culminant et dangereux pour nos libertés et nos démocraties qu’est cet arrêt du Conseil d’Etat, ne peut être que l’effet d’une série de causes qui  sont plus ou moins dissimulées à notre conscience.

Quelles sont ces causes ?

Quelles sont les raisons pour lesquelles, soudainement, un humoriste particulier, ici et maintenant, devient la bête noire du gouvernement, de la justice et des médias et le paria de la société ? Car, après tout, en quoi ses saillies seraient-elles différentes de celle issue d’un de ses vieux sketchs, écrit avec son comparse juif Elie Cohen, qui lui faisait dire : « Dis donc Cohen, en 45, les allemands, ils auraient pu terminer le boulot, non ? ». Geluck, dans son dernier livre s’autorise un jeu de mots avec Shoah l’élastique, alors que le Shoah Nanas de Dieudonné est unanimement condamné. Coluche, Desproges (« Si les juifs allaient si massivement à Auschwitz, c’est parce que c’était gratuit ») n’y ont pas été non plus avec le dos de la cuiller. Pourquoi ces autres humoristes ne sont-ils pas voués eux-aussi aux gémonies ?

Une façon spinoziste d’envisager les choses est de se demander quelles sont les causes actuelles qui ont orienté les Conatus des contempteurs de Dieudonné (comme M. Valls) vers un désir de diabolisation de celui-ci, sous le couvert des termes confus, mal définis, que sont ceux d’« antisémitisme » et de « dignité humaine », au point que, pouvant recouvrir une gamme très étendue de comportements, ils ne correspondent à aucune réalité bien identifiable, deviennent des « notions universelles » et sont donc vides de sens.

La plupart des intervenants anti-Dieudonné se laissent entraîner par trois tendances qui menacent d’une manière générale les libertés dans nos démocraties comme elles menacent les idéaux auxquels devrait rester attachée la justice (voir notre article Marx et Spinoza (3)). Que ces tendances rongent de l’intérieur à la fois la démocratie et l’institution judiciaire n’est que normal car, après tout, la seconde n’est qu’une émanation de la première. Ces tendances sont le sécuritaire, le médiatique et le victimaire.

Nous pouvons sans difficulté adapter ce que nous en disions à propos de la justice :

Les tendances sécuritaire, médiatique et victimaire, de plus en en plus pressantes, ont pour but de substituer aux décideurs, qu’ils soient politiques ou judiciaires, un autre organe dans la tâche de juger, organe qui n’est autre que l’opinion publique, l’opinion de la « masse », c’est-à-dire le plus petit commun dénominateur de toutes les opinions individuelles, le plus bas étage d’une des formes du premier genre de connaissance de Spinoza, l’ouï-dire, celui qui exprime le tronc commun de nos bas instincts, le fond répressif, la pulsion vengeresse, le désir avide et furieux de punir devant combler nos propres frustrations, comme le suggère aussi le philosophe et sociologue Georg Simmel :

«La masse est un phénomène nouveau qui est constitué non de la somme des individualités de ses membres, mais seulement de la fraction de chacun d’entre eux qui coïncide avec tous les autres, et qui ne peut donc présenter que ce qui a de plus bas et de plus primitif chez l’individu ».

C’est sur ce terreau fertile que germent le sécuritaire (sous couvert de sécurité, ce sont nos désirs répressifs et vengeurs qui se dissimulent), le médiatique (uniquement préoccupés de l’opinion publique pour assurer l’audience et les profits qui s’en suivent) et le victimaire (notre désir de vengeance nous fait nous identifier à la victime). L’ouverture des politiques – cruellement dépendants pour leur (ré)élection à l’opinion publique relayée par les médias de masse – à ces tendances oriente leur Conatus dans une direction  qui, en mettant en péril les principes fondamentaux sur lesquels repose l’essence de la démocratie, à savoir les libertés de pensée et d’expression, la fait glisser imperceptiblement mais sûrement vers un type de société liberticide à la Orwell.

L’arrêt du Conseil d’Etat interdisant les représentations de Dieudonné est une étape non négligeable dans le bâillonnement progressif de nos libertés fondamentales. Et ses attendus évoquent justement le sécuritaire et le victimaire pour ébranler le principe que l’on aurait pu croire sacro-saint de la liberté d’opinion suivant lequel « l’exercice de la liberté d’expression est l’une des conditions de la démocratie et l’une des garanties des autres droits et libertés », donnant ainsi raison au très cynique et insolent Talleyrand : « Appuyons nous sur les principes, ils finiront bien par céder ».

Mais le juge qui a prononcé cet arrêt se trouvait confronté à une effrayante pression morale orchestrée de longue date par les médias de masse qui ont eux aussi joué des tendances victimaires (les pauvres juifs étant déjà victimes de tant de monstrueuses persécutions, l’ « antisémitisme » apparaît comme le plus haut degré du racisme) et sécuritaires (une attitude « antisémite » conduit inéluctablement à casser la cohésion de la société et à des affrontements entre les parties séparées).

Fidèles à la maxime spinoziste, « Ne pas juger, ne pas railler, ni pas maudire, mais comprendre », nous nous devons de l’appliquer aux affirmations des contempteurs de Dieudonné en détricotant leurs présupposés et leurs pseudo-raisonnements. Et pour cela, il s’agit de se poser les questions pertinentes :

Comment définir l’antisémitisme ?

Dieudonné est-il réellement antisémite ? Ses propos ont-ils été correctement et intégralement reportés et contextualisés ?

Peut-on tout jouer au nom de la liberté d’expression ?

Pourquoi avoir créé une exception à la liberté d’expression ?

Pourquoi l’antisémitisme représente-t-il un tabou infranchissable ?

Sur ces questions et d’autres dans l’affaire Dieudonné, nous renvoyons aux très pertinents articles écrits dans le site Agora Vox, notamment :

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-liberte-d-expression-passe-au-146609

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/de-dieudonne-a-taddei-chronique-d-146875

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/ce-qui-se-cache-derriere-le-146812

Jean-Pierre Vandeuren

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Un commentaire pour Spinoza et l’affaire Dieudonné

  1. Ping : Clarification du problème de coexistence des religions: rejeter les définitions “raciales” ou “ethniques” , propres au plan vital | Autrement qu'être Mathesis uni∜ersalis Problema Universale Heidegger/Husserl être/consci

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