Spinoza, « nature » et condition féminine (2)

De la justification de la domination masculine à partir de la différence sexuelle biologique : une brève histoire

Le sexe biologique détermine, et cela dans toutes les cultures humaines, le genre ou sexe social.

Car c’est bien de cela dont il s’agit : un individu est tout d’abord socialement catégorisé, sa place déterminée par rapport à son sexe biologique. Ce dernier sert de justification et de symbolisation à la différence sociale entre les sexes, et c’est de ces discours justificateurs dont nous voudrions retracer brièvement l’histoire.

Qui a déterminé cette supériorité des organes sexuels mâles sur ceux des femelles ? L’origine se trouve certainement dans la nuit des temps, mais il est intéressant de noter que, et ce dès l’Antiquité, des médecins et philosophes se sont penchés sur cette question de l’anatomie masculine et féminine et ont tenté de trouver, dans leur nature, les éléments permettant de justifier la prédominance de l’homme sur la femme.

De l’antiquité au XVIIIe siècle

Remontons donc aux médecins et philosophes de l’Antiquité : l’exemple des disciples de Hippocrate, 4 siècles avant Jésus-Christ, est tout à fait révélateur. Dans les Maladies des femmes, ils y différencient le corps de la femme plein de sucs, donc humide, de celui de l’homme, sec (il est intéressant de noter que cet antagonisme humidité/sécheresse se retrouve dans de nombreuses cultures humaines, et pas seulement occidentales). Quand un couple procrée, la semence féminine, si elle est majoritaire par rapport à la semence masculine (et majoritaire ne signifie pas supérieure), ne peut, par son humidité et sa qualité inférieure, qu’engendrer une fille. Cette humidité, de nature faible, ne peut qu’engendrer un être faible, à savoir un être féminin. A contrario, si la semence masculine est majoritaire, c’est un garçon qui naîtra.

Un peu plus tard, Aristote décrira lui aussi la femme comme un être faible, jaloux, menteur, traits dus, encore une fois, à la nature humide et froide de sa substance corporelle, et qui s’opposent à la chaleur et la sécheresse de l’homme, qui lui valent d’être courageux, actif, pondéré et intelligent.

Au second siècle après Jésus-Christ, le médecin Gallien reprend la théorie d’Hippocrate en la précisant davantage : l’homme est la perfection de la nature et la femme ne peut être décrite que par rapport à lui. Il légitime cette vision en déclarant notamment que les organes génitaux féminins sont les exacts opposés des organes génitaux masculins. Le vagin ne serait donc qu’un pénis  ‘’à l’envers’’, ce qui ferait de la femme un homme manqué. L’idée des organes génitaux à l’intérieur rejoint les notions de « froid » et d’ « humide » : ce qui est froid se resserre, se rétracte, alors que ce qui est chaud s’élargit et se dilate. Cette idée de faiblesse physique et morale de la femme, fade image de l’homme, va être colportée tout au long des 16è et 17è siècles dans toute l’Europe, où les ouvrages de Gallien font foi et sont peu remis en question. La théorie des tempéraments (l’homme fort et courageux au côté chaud et sec opposé à la femme faible et molle au côté froid et humide) s’impose dans la mentalité collective pour longtemps.

L’aspect « humide » de la nature féminine est d’autant plus craint et dénoncé qu’il se manifeste naturellement par le flux menstruel. On en a d’autant plus peur que l’on ne connaît pas encore, à cette époque, le mécanisme de l’ovulation. Par conséquent, d’origine inconnue pour les hommes de la Renaissance qui ne voient pas son utilité, on attribue aux règles des pouvoirs négatifs : il est un poison dangereux, qui ternit l’éclat de la femme dans un miroir, dessèche les plantes qu’elle touche et donne un goût aigre au vin nouveau. De plus, il ne fait qu’accentuer un tempérament déjà déséquilibré.

Autre partie, interne cette fois, du corps féminin qui détermine les pulsions de la femme : l’utérus. Ambroise Paré, médecin du 16è siècle, déclare : « La matrice (l’utérus) a ses sentiments propres, hors de la volonté de la femme ». En bref, l’utérus, qui serait le centre vital, le ‘’cerveau’’ féminin, est justement situé loin du siège de la raison qu’est la tête. Par conséquent, la femme ne peut être douée de raison et se laisse dominée par cet utérus qui, animalisé, est difficilement contrôlable, d’où les syncopes, épilepsies, hystéries… maux que l’on catalogue d’office à la gent féminine, puisque de nature impulsive et en totale opposition, on l’a dit, avec le côté pondéré de l’homme.

De telles visions sont même encouragées par les femmes : la sage-femme Louise Boursier, qui vécut au 17è siècle, écrit un livre Observations diverses sur la stérilité, perte de fruit, fécondité, accouchement, et maladies des femmes et enfans nouveau-nés où elle fait de la matrice le principal handicap des femmes, les rendant inférieures aux hommes. Ce ne sera qu’en 1784, avec les travaux de Joseph Raulin, que l’on saura que l’hystérie est une maladie qui peut aussi atteindre les hommes et qu’elle n’a rien à voir avec l’organe utérin.

Au 17è siècle, les médecins grecs continuent donc d’être les maîtres incontestés pour la plupart des scientifiques. Ainsi, en 1591, Jean-Baptiste Porta publie Physionomie humaine, où pour la majorité de sa démonstration, il ne fait que reprendre des considérations anciennes, inspirées des médecins et philosophes grecs antiques. Dans cet ouvrage, il justifie l’infériorité, de manière générale, des femmes à leur physionomie : leur tempérament soumis est dû à leur chair molle, leur visage étroit et leurs petits yeux, qui s’opposent au visage large et fort de l’homme.

Mais parallèlement à ce mouvement officiel, un nouveau savoir médical voit le jour. En effet, dès le 16è siècle, sous l’effet de la culture de la Renaissance qui met l’accent sur la compréhension de l’individu, les dissections sont autorisées. On montre alors un intérêt particulier pour les organes génitaux et on cherche à déterminer si oui ou non la femme est un « mâle inachevé », pour reprendre l’expression de Roger Duchêne.

Déjà, au niveau des idées, en 1509, le philosophe Henri-Corneille Agrippa propose une théorie qui va à l’encontre de l’opinion générale : il publie, en latin, Noblesse et préexcellence du sexe féminin, où il déclare que l’infériorité de la femme n’est pas incontestable. Au 17è siècle, le médecin Louis de Serres ainsi que le philosophe Pierre de la Primaudaye dans sa Philosophie humaine remettent fortement en question l’approche aristotélicienne pour qui la femme n’est qu’un hasard de la nature. Ces esprits « éclairés » considèrent donc que, la femme ayant été choisie pour pérenniser l’espèce humaine, il n’est pas raisonnable ni même rationnel de dévaloriser une moitié de l’humanité au profit de l’autre.

Parallèlement à cette nouvelle philosophie qui gagne peu à peu du terrain, la médecine fait aussi quelques progrès grâce, nous l’avons dit, à la dissection. On s’aperçoit en effet que les organes génitaux féminins ne sont pas inverses de ceux de l’homme, mais qu’il s’agit d’un système biologique à part et qui fonctionne différemment. Cependant, nous l’avons noté avec le cas d’Ambroise Paré, cette vision avant-gardiste est loin de faire encore l’unanimité mais elle va s’imposer, peu à peu. Au milieu du 16è siècle, Gabriel Fallope découvre, en plus des trompes dont il ignore encore la fonction, que la femme a un clitoris et en donne une description détaillée ; en 1646, le médecin André Dulaurens dénonce les erreurs des Anciens, de même pour le praticien du roi Jourdain Guibelet. Dans la seconde moitié du 17è siècle, encore, Régnier de Graaf fait la découverte des ovules.

C’est donc dans la longue durée, entre environ 1540 et 1670 que, grâce à l’anatomie, on assiste à une première « révolution » scientifique où il est établi que la femme n’est pas un homme inachevé mais qu’elle possède ses caractéristiques propres. L’idée nouvelle s’insère progressivement dans le monde médical, mais l’évolution est lente et ne touche principalement que les élites. Peu de femmes sont au courant de ces découvertes qui pourtant pourraient avoir un impact sur leur statut. Ce nouveau savoir n’entrera dans les mœurs que très tardivement, et progressivement. Ne croyait-on pas encore récemment que les menstrues provoquaient l’échec de la montée de la mayonnaise ?

Dans la foulée de cette veine de découvertes scientifiques dans tous les domaines, les Lumières émergent peu à peu et on aurait pu espérer une amélioration de la condition féminine consécutive à la mise à mal des anciens préjugés sur la prétendue « nature féminine ». Mais l’ambition de domination ne se laisse pas si facilement vaincre…

Jean-Pierre Vandeuren

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