Spinoza, « nature » et condition féminine (3)

A partir du XVIIIe siècle

A partir de la moitié du XVIIIe siècle, les recherches médicales prennent énormément d’ampleur et les médecins, grâce à des publications tout public, acquièrent une influence grandissante sur les pensées des élites et du peuple. Dans ces textes, les médecins, parlant en anthropologues, disent ce que c’est à leurs yeux que la femme et comment elle doit vivre et, tirant les conséquences de leur découvertes, se muent en moralistes et semblent vouloir prendre le relais des prêtres dans la direction des consciences et des conduites.

A cet égard, on ne saurait mieux condenser la position générale des médecins de cette époque vis-à-vis de la condition féminine issue d’une conception « scientifique » de la « nature féminine » que dans l’extrait ci-après.

« L’existence de la femme est une fraction de celle de homme, elle ne vit pas pour elle-même mais pour la multiplication de espèce conjointement avec l’homme ; voilà le seul but que la Nature, la société et la morale avouent.  Il suit de là que la femme est un être naturellement subordonné à l’homme par ses besoins, ses devoirs et surtout par sa constitution physique Si la femme est faible par sa constitution même, la Nature donc voulu la rendre soumise et dépendante dans l’union sexuelle ; elle est donc née pour la douceur la tendresse et même pour la patience, la docilité ; elle doit donc supporter sans murmure le joug de la contrainte pour maintenir la concorde dans la famille par sa soumission et par son exemple » (Virey, De l’éducation (1802) pp 74-75).

Cette position contient tout le stéréotype de la « féminité » qui va dominer nos sociétés occidentales jusqu’au-delà de la seconde guerre mondiale et qui agonise lentement de nos jours non sans quelques soubresauts et qui va, durant tout ce temps, justifier la domination masculine.

Les conséquences politiques et sociales de ces positions ne se font pas attendre. En France, par exemple, la Révolution et Empire marquent une régression relative de la condition féminine : des droits nouveaux sont créés pour les hommes seuls, ce qui accroît l’inégalité traditionnelle entre les deux sexes ; le droit de voter au niveau national, c’est-à-dire de participer à la vie politique est accordé aux hommes mais pas aux femmes ; l’université et les lycées qui font de l’enseignement un service public sont ouverts aux hommes pas aux femmes et on sait que le Code civil prive la femme mariée de droits considérés comme naturels peu de temps auparavant.

Et cette influence se poursuivra encore très longtemps. Ainsi, en 1961, on peut encore lire par exemple dans un petit fascicule diocésain à l’intention des fiancés intitulé Petit Guide du Bonheur Conjugal, au chapitre IV, sous le titre mielleux de L’amour conjugal fait ses preuves dans les détails de la vie quotidienne, à l’intention de l’épouse (le reste du fascicule est à l’avenant) :

« L’homme n’aime pas à paraître sentimental. Est-ce orgueil ou pudeur de ses sentiments ? Il semble facilement dédaigner la tendresse. De plus, son devoir professionnel ou ses loisirs détournent un peu son cœur du foyer. C’est à toi de veiller ; tu es la gardienne de l’amour.

Avant tout, n’entrave jamais le travail professionnel de ton époux. Au contraire, intéresse-toi à ses occupations, aux heures où il se montre disposé à t’en parler ; en tout cas, fais-lui sentir que tu es avec lui dans ses travaux et que tu le soutiens de tout ton amour reconnaissant.

Quand il rentre, avance à sa rencontre, mais ne l’accable pas aussitôt des petits ennuis de la journée. Pour chaque chose, il faut choisir le temps.

Si ton mari se montre autoritaire, ne le heurte pas. Ne sois, toi non plus, ni tyrannique, ni rusée. Sois soumise et bonne.

« La douceur et la soumission sont les plus puissantes armes de la femme » (Balzac).

Que ta maison soit accueillante. Soigne la table et les repas. Toi-même, sois propre et avenante.

Reste toujours, non seulement fidèle mais tendre. Prends les devants, c’est ton rôle ; le cœur d’un mari n’y est jamais insensible. »

L’extrait ci-dessus est on ne peut plus clair : c’est bien de soumission qu’il s’agit. On est donc ramené aux mécanismes de la soumission auxquels nous avons consacré quelques articles précédemment …

Genèse et persistance de l’état d’assujettissement des femmes

 

« Nos sentiments sur l’inégalité des sexes sont pour bien des causes les plus vivaces et les plus enracinés de tous ceux qui entourent et protègent les coutumes et les institutions du passé. Il ne faut donc pas s’étonner qu’ils soient les plus fermes de tous, qu’ils aient le mieux résisté à la grande révolution intellectuelle et sociale des temps modernes, il ne faut pas croire non plus que les institutions le plus longtemps respectées soient moins barbares que celles qu’on a détruites. » (John Stuart Mill, De l’Assujettissement des Femmes).

L’affirmation de l’inégalité des droits de l’homme et de la femme n’a pas d’autre origine que la loi du plus fort. Aux temps les plus reculés des premières sociétés humaines, l’être humain, dans sa lutte pour la survie, ne pouvait compter que sur sa force physique pour dominer et la nature hostile et les autres hommes, tout aussi hostiles. Naturellement moins forte, la femme se trouvait alors nécessairement sous la dépendance masculine pour assurer sa propre survie et celle de sa progéniture. De la dépendance à la soumission, il n’y a qu’un pas, vite franchi : les mécanismes de la soumission exposés dans les types 3 (le craintif) et 4 (l’obligé) (voir Les mécanismes de la soumission (2) et (3)) s’appliquent ici sans faille.

Cette expérience originelle de domination, dirigée somme toute au départ par un but sinon louable, du moins nécessaire, la simple nécessité de la survie et de la perpétuation de l’espèce, s’est peu à peu incrustée dans les mœurs et, plus tard, dans les lois qui gouvernaient les sociétés. Toute domination tend à vouloir se perpétuer. C’est la loi d’airain qui fait l’essence de toute chose particulière : son Conatus, son effort pour persévérer dans l’existence, pour déployer au maximum sa propre puissance. Et c’est ainsi que les lois ont renforcé petit-à-petit la soumission des femmes aux hommes, ne leur laissant aucune part dans les affaires publiques, et les astreignant, chacune, dans la vie privée à obéir à l’homme auquel elle avait uni sa destinée.

Ce régime vient donc de ce que, dès les premiers jours de la société humaine, la femme s’est trouvée livrée en esclave à l’homme, qui avait intérêt à la posséder et auquel elle ne pouvait résister à cause de l’infériorité de sa force musculaire.

Les lois et les systèmes sociaux commencent toujours par reconnaître les rapports qui existent déjà entre les personnes. Ce qui n’était d’abord qu’un fait brutal devient un droit légal, garanti par la société, appuyé et protégé par les forces sociales substituées aux compétitions sans ordre et sans frein de la force physique. Les individus qui d’abord étaient contraints à l’obéissance par la force, y sont plus tard tenus au nom de la loi. L’esclavage, qui n’était au début qu’une affaire de force entre le maître et l’esclave, devint une institution légale ; les esclaves furent compris dans le pacte social par lequel les maîtres s’engageaient à se protéger et à se garantir mutuellement leur propriété particulière par l’emploi de leur force collective. Dans les premiers temps historiques, la grande majorité du sexe masculin était esclave comme la totalité du sexe féminin. Il s’est écoulé bien des siècles, et des siècles illustrés par une brillante culture intellectuelle, avant que des penseurs aient eu l’audace de contester la légitimité ou la nécessité absolue de l’un et de l’autre esclavage. Enfin ces penseurs ont paru ; et, le progrès général de la société aidant, l’esclavage du sexe masculin a fini par être aboli chez toutes les nations, et l’esclavage de la femme s’est changé peu à peu en une dépendance mitigée. Mais cette dépendance, telle qu’elle s’est perpétuée très tard en Occident et qu’elle subsiste encore en de nombreux endroits du globe, n’est pas une institution adoptée après mûre délibération pour des considérations de justice et d’utilité sociale ; c’est l’état primitif d’esclavage qui se perpétue à travers une série d’adoucissements et de modifications dues aux mêmes causes, qui ont de plus en plus poli la rudesse des manières, et soumis dans une certaine mesure toutes les actions des hommes au contrôle de la justice et à l’influence des idées d’humanité : la tache de sa brutale origine n’est pas effacée. Il n’y a donc nulle présomption à tirer de l’existence de ce régime en faveur de sa légitimité. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il a duré jusqu’à ce jour, du moins dans certaines contrées, tandis que d’autres institutions, sorties comme lui de cette hideuse source, ont disparu.

Et c’est ce raisonnement proprement spinoziste, en ce sens qu’il a recherché les causes qui expliquent cet effet qu’est l’assujettissement des femmes aux hommes qui invalide le raisonnement historique utilisé par Spinoza dans l’extrait du TP que nous avons placé dans l’introduction pour justifier cette dépendance…

Jean-Pierre Vandeuren

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