Spinoza, « nature » et condition féminine (4)

Des errements de Spinoza à propos des femmes

Dans l’extrait du Traité politique (TP) cité dans l’introduction, Spinoza entérine les situations de fait qui excluent les femmes de toute participation à la vie politique. Sa justification de cette exclusion est la même que celle qu’il utilise un peu avant pour exclure aussi les serviteurs. Femmes et serviteurs sont ainsi considérés sous la même caractérisation de soumission à un maître. Il convient alors de se poser deux questions : 1. Pourquoi cette situation de soumission est-elle un facteur d’exclusion de participation à la vie politique ? et 2. Comment Spinoza est-il amené à justifier la soumission féminine ?

Avant toute chose, il faut rappeler quels sont le but et la méthodologie utilisés par Spinoza dans le TP.

Le sous-titre du TP indique son but : « Dont l’objet est de montrer quelles devraient être les institutions dans une société de forme monarchique – et dans celle également que gouverne une élite – si l’on veut que le régime ne dégénère pas en tyrannie, mais que la paix et  la liberté des citoyens y soient préservées de toute atteinte. »

En d’autres termes, Spinoza y décide de considérer les trois types de régime politique historique, monarchie, aristocratie, démocratie, et de voir comment on pourrait à chaque fois y garantir ce qu’il considère comme être la finalité ultime de la politique, à savoir la sécurité et la liberté des citoyens, afin que chacun d’entre eux puissent idéalement se consacrer à la recherche de la sagesse telle que décrite dans l’Ethique. Il ne recherche nullement à imaginer un régime politique idéal en dehors de ceux qui ont déjà fait l’objet des expériences humaines, considérant cette imagination comme une utopie, car, depuis que les hommes vivent en société, ils ont sans doute expérimenté tout ce qui était réellement possible en matière d’organisation politique.

Dans chacun des trois régimes, Spinoza est amené à considérer la nécessité de l’institution d’un corps civique comprenant des représentants de toutes les catégories de citoyens et chargé d’étudier et de proposer l’édiction des lois régissant la société. Dans la monarchie idéale, il s’agit du Conseil du Roi ; dans l’aristocratie idéale, d’une assemblée patricienne ; dans la démocratie, il pourrait s’agir du Parlement. Dans chaque cas, Spinoza exclut la possibilité de participer à ce corps civique pour certaines catégories de personnes, dont les serviteurs et les femmes, qui, dès lors, ne sont pas considérés comme des citoyens à part entière. Pour quelle raison ?

L’argument de Spinoza est le suivant : seuls peuvent prétendre à la citoyenneté ceux qui, soumis uniquement aux lois de l’Etat, demeurent, pour tout le reste, sui juris.

Qu’entend-il par ce terme ?

Un homme est sui juris en tant qu’il est capable de repousser ceux qui l’attaquent, de venger à son gré les torts qui lui sont causés, et, absolument parlant, de vivre comme bon lui semble ; est alterius juris, par contre, quiconque est « sous la puissance d’autrui ». Et nous avons passé en revue les différentes situations où un individu est sous la puissance d’un autre. Il s’agit des quatre types de soumission (voir Les mécanismes de la soumission (2) et (3)) : le prisonnier (être tenu enchaîné ou enfermé) ; l’esclave ou le serf (être tenu à fournir du travail sans rémunération autre que la nourriture permettant la survie) ; le craintif (être sous l’emprise de la crainte) ; l’obligé (être attaché par des bienfaits qui disposent à obéir dans l’espoir d’en obtenir le renouvellement).

On peut admettre facilement l’exclusion des prisonniers et des esclaves de la possibilité de participer à l’élaboration des lois : ils auraient tôt fait d’instituer des lois les libérant de leurs servitudes. Mais pour ce qui des craintifs et des obligés, pourquoi les exclure ? Il s’agit ici d’une question de représentativité. Il est à supposer qu’une telle personne serait presqu’inéluctablement amenée à voter pour que son « maître » fasse partie du corps civique, instituant un déséquilibre en faveur des maîtres possédant plus de personnes, craintifs ou obligés, sous sa dépendance.

Sous cette exigence, il est clair que ni les serviteurs, ni les femmes du temps de Spinoza ne peuvent prétendre à la citoyenneté, étant de facto alterius juris.

Mais la situation des femmes est particulière. Si les serviteurs sont dépendants de leurs maîtres, il s’agit d’une situation actuelle de fait, mais qui est dépendante de circonstances particulières et qui peut changer suite à d’autres circonstances. Les femmes, elles, apparaissent dépendantes du seul fait de leur nature et non des circonstances. Comment justifier cet état ?

C’est ici que Spinoza, confronté à la nécessité de sa justification, utilise l’argument historique de fait qu’il a déjà emprunté pour ne considérer que les types d’organisations sociales éprouvées par l’expérience : on n’a jamais vu des régimes politiques où les femmes avaient les mêmes droits que les hommes ou bien des droits supérieurs. Dans le chapitre précédent, nous avons démonté cet argument au moyen de la méthode spinoziste de recherche des causes. Spinoza est ainsi pris pour une fois en flagrant délit d’incohérence … Nul n’est parfait.

Sauf à considérer que le TP est un ouvrage inachevé. Spinoza est décédé avant d’avoir pu le terminer. Peut-être aurait-il modifié cette partie dans une rédaction ultérieure ?

Jean-Pierre Vandeuren

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