Spinoza, le rire et l’humour (5)

Définition génétique de l’humour et genres d’humour

Définition

L’humour est un acte de communication (acte humoristique) posé par un individu (l’acteur, le locuteur) à l’attention d’autres individus (les récepteurs ou spectateurs) et par lequel il aborde un certain objet (la cible). Cet acte est initié chez l’acteur par l’Ambition de Gloire en vue de susciter l’Admiration des récepteurs et il consiste à créer un quiproquo c’est-à-dire la rencontre dans l’Esprit de ces récepteurs d’idées indépendantes les unes des autres à propos de la cible.

Catégorisation

L’acteur, pour arriver à ses fins, doit choisir le type de véhicule qu’il va utiliser (paroles, gestes, …), l’effet recherché (la façon avec laquelle il va éveiller l’Admiration : ludique, cynique, …), la stratégie à utiliser (le type de quiproquo à créer : jeu descriptif, sémantique, …).

On peut classer les genres d’humour de trois façons différentes en fonction de ces choix, chaque genre trouvant une place dans l’une de ces classifications.

En fonction du véhicule :

                                                                             Comique

                                                                      ⁄       ↓           ↓       ↘

De :                                                  mots     gestes  situation caractère

– le comique de mots qui exploite toutes les ressources du langage. C’est ici que l’on a les jeux de mots, les mots d’esprits, les calembours, etc. ;

– le comique des gestes qui joue sur les mouvements : mimes, clowneries, etc. ;

– le comique de situation qui tient aux déguisements, aux situations embarrassantes pour les personnages ;

– le comique de caractère qui s’en prend aux travers et au ridicule des individus ou des types comme l’avare, l’étourdi, le distrait (La plupart des comédies portent d’ailleurs comme titre le nom d’un caractère : L’avare, Les précieuses ridicules, chez Molière, La mégère apprivoisée de Shakespeare. Par contre, pour une tragédie, on a souvent un nom propre Richard III, Hamlet, Othello. Le tragique en effet appelle la complexité d’une individualité qui n’est pas réductible à un pli caricatural, il est donc assez normal de nommer une pièce tragique d’un nom propre).

Les deux paragraphes suivants doivent beaucoup à l’article Des catégories pour l’humour ? de Patrick Charaudeau.

En fonction de l’effet recherché

Effet

⁄       ↓          ↓         ↘

                                                 ludique  critique  cynique   de dérision

–         L’effet ludique est un enjouement pour lui-même dans une fusion émotionnelle de l’acteur et du spectateur, libre de tout esprit critique, produite et consommée dans une gratuité du jugement comme si tout était possible. Il cherche à faire partager un regard décalé sur les bizarreries du monde et les normes du jugement social, sans qu’il suppose un quelconque engagement moral, même si, comme pour tout acte humoristique, une mise en cause des normes sociales se trouve sous-jacente. C’est un plaisir dans la gratuité, dans la fantaisie. C’est l’humour d’un Raymond Devos, par exemple. On trouve également ce genre d’humour à effet ludique dans les publicités. C’est aussi cette visée ludique qui permet de faire passer l’humour noir en mettant à distance les malheurs du monde, et en donnant une portée universelle au fait humoristique, comme dans le trait d’esprit de Mata Hari.

–         L’effet critique propose au destinataire une dénonciation du faux-semblant de vertu qui cache des valeurs négatives. Il tente de dévoiler le vice sous la vertu. Il est donc polémique (ce que n’est pas la connivence ludique) ; il cherche à faire partager l’attaque d’un ordre établi en dénonçant de fausses valeurs. Contrairement à l’effet ludique, le critique a une portée particularisante pouvant devenir agressive à l’endroit de la cible. On trouve rarement cette visée dans la publicité, parce que celle-ci ne s’autorise presque jamais à critiquer de façon précise une cible (serait-ce une marque concurrente). En revanche, on la trouve abondamment dans les caricatures de presse, ou dans les interactions polémiques des débats politiques.

–         L’effet cynique est destructeur. Il est plus fort que l’effet critique car il cherche à faire partager une dévalorisation des valeurs que la norme sociale considère positives et universelles. Ces valeurs qui concernent l’homme, la vie, la mort s’en trouvent désacralisées. L’acteur affiche qu’il assume cette destruction des valeurs, envers et contre tous. Par son effet ravageur et destructeur, son affirmation de la démolition des valeurs sociétales, sociales et morales, l’acte cynique place l’humoriste dans une position paradoxale de démiurge qui s’affranchit des règles du monde, propose de s’élever contre cette fatalité de la vie qui dépasserait la volonté humaine, et se trouve du même coup isolé dans un combat solitaire. C’est évidemment le type d’effet recherché par Diogène dans ses sarcasmes et ses attitudes de vie. Il apparaît aussi dans nombre d’histoires drôles ou de répliques machistes, mais plus rarement, on le comprendra, dans la publicité. Dans celle-ci, l’effet cynique serait contre-productif.

–                     La dérision (au sens commun, pas au sens spinoziste, qui est plus large) vise à disqualifier la cible en la rabaissant, c’est-à-dire en la faisant descendre du piédestal sur lequel elle était. La dérision cherche à faire partager cette insignifiance de la cible lorsque celle-ci se croit importante (ou lorsqu’on croit qu’elle se croit importante). Plus généralement, elle cherche à faire partager une mise à distance – parfois même un certain mépris – vis-à-vis de ce qui, d’une façon ou d’une autre, est survalorisé. Dès lors, l’effet de dérision est double : il vise à dénoncer ce qui serait une usurpation de pouvoir, et en même temps, il la révèle de l’insignifiance de cette prétendue position de pouvoir. L’effet de dérision a en commun avec celui de critique la disqualification d’une personne ou d’une idée, mais à la différence du critique, il ne procède ni n’appelle aucun développement argumentatif. La dérision disqualifie brutalement, sans appel, sans défense possible. C’est l’humour au sens de la première théorie historique. On observera que l’effet de dérision peut être obtenu de différentes façons : en touchant à un aspect psychologique de la personne afin de lui ôter sa légitimité et son importance, comme Charlie Chaplin dans Le Dictateur (scène où le dictateur – ressemblant fortement à Hitler – joue avec un énorme ballon de baudruche représentant le monde) ; en traitant les personnes en dehors de leur statut de notoriété, comme dans certaines émissions de télévision où les hommes et femmes politiques sont traités comme ils le seraient dans leur vie privée, afin de dévaloriser leur aspect public.

En fonction de la stratégie

Stratégie

                                                 ⁄                                                          ↘

Jeu                           énonciatif                                                         sémantique

⁄           ↓               ↓         ↘                                            ⁄          ↓           ↘

Ironie      sarcasme   parodie plaisanterie           loufoquerie   insolite   paradoxe

On touche à la façon de créer le quiproquo : de quels horizons vont venir les idées indépendantes entre elles ?

–         Le jeu énonciatif consiste pour l’acteur à mettre le récepteur dans une position où il doit calculer le rapport entre ce qui est dit explicitement et l’intention cachée que recouvre cet explicite. Il s’ensuit une dissociation entre l’acteur énonciateur (celui qui parle explicitement) et l’acteur penseur qui se trouve derrière et dont l’intention doit être découverte. L’acte d’énonciation produit une dissociation entre ce qui est « dit » et ce qui est « pensé », mais les fait coexister. Si l’énoncé dit par l’énonciateur se présente comme une appréciation positive masquant l’appréciation qui est pensée par l’auteur, et qui donc est toujours négative, le jeu est l’ironie. S’exclamer : « Le look qu’il se paye ! » n’est ironique que si la personne-cible qui est visée est mal habillée ; s’exclamer « Bravo ! » ne peut être ironique que s’il s’agit de juger une bêtise. Par cette caractéristique du dit positif, masquant un pensé négatif, se trouve différenciée l’ironie de la raillerie ou du sarcasme dans lesquels le dit négatif accentue un pensé négatif. Dans cet acte d’énonciation, c’est la cible qui est l’objet du jugement négatif, et non le récepteur que l’on prend à témoin de l’acte ironique en lui demandant d’en être le complice. Il y a lieu distinguer « Oh, la belle petite frimousse que voilà ! », dit à propos d’un visage jugé laid, et « Avec la tronche qu’il se paye, il ne risque pas d’aller bien loin ! ». Dans le premier cas, ce qui est dit est positif, laissant entendre un jugement négatif : c’est une ironie. Dans le second, au contraire, ce qui est dit est négatif, et insiste sur le défaut de la personne. On a affaire à une accentuation du négatif, et celle-ci est comme un appel à ce que le spectateur soit complice du dénigrement. La satire, quant à elle, pourrait être classée du côté du sarcasme puisqu’elle décrit les défauts des gens et de la société en grossissant le trait, voire en les déformant, au point d’ailleurs d’en arriver au grotesque, ce qui, soit dit en passant, distingue la satire de la parodie. La parodie s’affiche comme telle, c’est-à-dire comme un texte qui imite un original sans passer pour cet original. En cela, elle se distingue du pastiche qui, lui, cherche à se faire passer pour l’original sans le dire. La parodie fait coexister les deux textes qui s’alimentent réciproquement : le texte original reste une référence, le texte parodique y trouve son fondement, même lorsque le nouveau texte par son imitation-transformation met en cause, voire se moque, de l’original. L’émission Les Guignols de l’Info est un exemple de parodie. La plaisanterie consiste à ponctuer ce qui vient d’être dit par un commentaire pour ôter au propos son caractère sérieux : « Non, mais je plaisantais ». Ce « décrochage énonciatif » a pour fonction de désamorcer le caractère par trop agressif du propos qui l’a précédé (il accompagne souvent la raillerie lorsque celle-ci est jugée trop blessante : « Je plaisante », « Je blague »), ou de justifier l’incohérence du propos : « Mais ne me prends pas au sérieux, je dis n’importe quoi ! ».

–     Le jeu sémantique consiste à jouer sur la polysémie des mots qui permet de construire deux ou plusieurs niveaux de lecture autour de mots dont le sens est double ou triple et dont la jonction engendre l’incohérence. Dans la loufoquerie ou l’incohérence loufoque, les univers mis en relation sont complètement étrangers l’un à l’autre, n’ont rien à voir l’un avec l’autre. On est dans le hors-sens. On trouve ce procédé dans les histoires de fous et dans les sketches de Raymond Devos. Comme pour l’incohérence loufoque, l’incohérence insolite procède également de la rencontre de deux univers différents l’un de l’autre. Mais elle s’en différencie en ce que, cette fois, les deux univers ne sont pas complètement étrangers l’un à l’autre. Plus exactement, on dira que l’insolite provient de ce que ces deux univers ne sont pas naturellement liés l’un à l’autre ; c’est le récit et/ou la situation dans lequel ils apparaissent qui, en faisant un coup de force, justifie leur rencontre. Il est donc possible d’expliquer les différentes logiques qui se rencontrent dans le récit, ou du moins de les élucider, ce qui, à la différence de la loufoquerie, fait reposer le procédé d’incohérence insolite sur une sorte de trans-sens : quelque chose permet tout de même d’établir un lien entre les deux univers, de passer de l’un à l’autre (trans). Le gag de l’individu qui glisse sur une peau de banane rentre dans cette catégorie d’humour. Dans l’incohérence paradoxale on est dans le contre-sens. Cette fois, contrairement aux deux cas précédents, on reste dans le même univers ; c’est dans le lien qui relie habituellement les éléments que se trouve une anomalie. Entre certains de ces éléments qui sont antinomiques entre eux, le récit produit une contradiction jugée inacceptable (« C’est paradoxal ! »). Relève de l’incohérence paradoxale l’histoire du fou qui découvre un jour qu’il est entouré des murs de l’asile dans lequel il séjourne, et a l’idée de monter sur l’un des murs pour regarder ce qu’il y a derrière. Voyant passer des gens, il hèle un passant et lui demande : « Dites-moi, mon brave, vous êtes nombreux là-dedans? ». Et après tout, « pourquoi pas ? », pourrait-on se dire, « où est le dedans, où est le dehors ? ».

Jean-Pierre Vandeuren

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3 commentaires pour Spinoza, le rire et l’humour (5)

  1. Cher Monsieur,
    Votre article sur l’Humour est très complet, ce qui est rare sur ce sujet.
    Peut-être aurait il été juste de citer Jean Fourastié, dans son ouvrage « Le Rire, suite » chez Denoël Paris Septembre 1983.
    Si j’ai bien compris Fourastié, le trait d’esprit, par exemple vient d’une rupture de logiques. Fourastié parle d’une « rupture de déterminisme » .
    Citons en exemple , cette devinette d’un auteur inconnu :
    « Quel est le sport mettant en jeu 2 boules, une grande et une petite et dont la règle est la suivante: toucher la petite sans toucher la grande ? »…

    Fourastié est plus précis que ses prédécesseurs Bergson, Kant…qui parlent aussi de « contrastes » .

    D’autre part, je crois que l’on peut rire seul, même en lisant (?) la Bible où je relève, par hasard, une imprécation du prophète ESAIE 4-5 qui dit en substance : « Malheur à celui qui possède une résidence secondaire ».
    Enfin cet aphorisme de Scutenaire: «  »L’humour est une façon de se tirer d’embarras sans se tirer d’affaire. »
    Excusez-moi de m’être éloigner de Spinoza.
    Jean-Pierre Barret

    • vivrespinoza dit :

      Cher Monsieur,

      Je vous remercie pour votre commentaire et votre gentille appréciation.
      Je ne connaissais pas le livre de Jean Fourastié, mais à vous lire, il semble qu’il rejoigne les conclusions de ses illustres prédécesseurs.

      A propos de la devinette que vous citez en exemple, je suis dans l’embarras car je suppose que la réponse n’est pas la pétanque. Pourriez-vous me tirer d’affaire en m’en donnant la réponse?

      Merci d’avance et bien à vous.

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. jeanpierrebarret dit :

    merci pour m’avoir répondu.
    Il s’agit du Golf La grosse boule est la TERRE, la petite boule est la balle de golf que l’on doit frapper sans toucher à la grosse , c’est à dire le sol où est posée la balle.
    Il y a , semble -t -il , ici, rupture de logique.
    Quand à l’imprécation d’IsaÎe 4-5, , il s’agit d’une interprétation inattendue d’un même , fait d’une part dans le contexte moderne et d’autre part dans celui de la Bible.
    Salutations
    jpB

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