Il faut sauver le mot Mythe! (1)

Préambule : anniversaire

Dans son autobiographie Ma Vie, Lou Andréas-Salomé (1861 – 1937), femme de lettres et psychanalyste, égérie de Nietzsche et Rilke, élève de Freud, écrit, à propos de Spinoza :

« Pour peu que l’on pousse la réflexion assez loin sur quelque point que ce soit, on se heurte à lui : on le rencontre sur la route où il attend, toujours prêt. »

Nous adhérons entièrement à ce point de vue, adhésion que nous avons l’habitude de traduire par une paraphrase d’un célèbre vers de Terence, « rien de ce qui est humain n’est étranger à L’Ethique », et c’est pourquoi, il y a deux ans et un mois, nous avons créé ce bloc-notes en ligne, ce blog, ou blogue, afin de partager l’étonnante mais prodigieuse actualité des pensées de Spinoza, un philosophe qui écrivait il y a quelques trois cent cinquante années.

Actualité en ce sens que cette pensée reste vivante, que nous pouvons la « vivre » (d’où le titre du blog : « Vivre Spinoza ») et qu’elle peut vraiment nous aider à comprendre notre actualité, à tracer des « chemins spinozistes pour parcourir le monde » comme l’indiquent le sous-titre et l’illustration graphique du blog.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’affirmer que la pensée s’est arrêtée à L’Ethique et que plus rien de vraiment nouveau ne fut créé ou découvert dans le domaine des sciences humaines. Ce serait absurde. Mais nous sommes convaincus que, moyennant l’acceptation des principes de rationalité et de compréhension intégrale du réel et du déterminisme universel (qui ne sont peut-être que des illusions, mais alors des illusions utiles), le « système » spinoziste atteint le cœur de la réalité humaine et que la plupart des concepts qui y ont trait peuvent être reliés à ce système et être compris à partir de lui. De même, pour l’interprétation de toute actualité qui concerne cette réalité humaine.

C’est ce que nous nous sommes efforcés de faire jusqu’ici et que nous allons encore tenter dans le présent article en revenant sur le concept de mythe que nous avons déjà abordé dans l’article Spinoza pourfendeur des mythes.

Pourquoi nous intéresser à nouveau aux mythes ?

D’abord, de façon générale, parce que les mythes sont omniprésents en Occident depuis  la renaissance du mot dans les langues européennes.

Il faut en effet savoir que, en tant que mot, le « mythe », qui est d’origine grecque, s’éclipse totalement des langues européennes entre l’antiquité et le 19e siècle. C’est sous la plume de Johann Gottfried von Herder, poète, théologien et philosophe allemand (1744 – 1803), que le mot fait véritablement sa réapparition en Allemagne. Dès ce moment, il apparaît de plus en plus fréquemment, dans les écrits de Goethe, Schiller, Hölderlin ou Novalis, et se diffuse à travers toute l’Europe.

Le mythe est alors aussi saisi comme objet par de multiples disciplines différentes : philologie, anthropologie culturelle et religieuse, mythologie comparée, psychologie, psychanalyse, ethnologie, sémiotique, etc.

Car les mythes archaïques et antiques nous sont obscurs et fascinants, chacun va s’imaginer qu’il s’y trouve un sens caché et que cette obscurité et cette fascination peuvent être « annihilées » par le dévoilement de ce sens. C’est ainsi que chacune des disciplines mentionnées va tenter de procéder à ce dévoilement en lui appliquant ses propres préjugés, méthodes et définitions. La philologie et la mythologie comparée, ramèneront les mythes à de simples variations sur la « tragédie de la nature », les cycles du jour et de la nuit et ceux des saisons, ainsi que sur la « maladie du langage », personnification des puissances naturelles, homonymies, et autres (Max Müller, Cox, repris par le poète Stéphane Mallarmé). La psychanalyse et la psychologie verront dans les mythes l’expression des pulsions individuelles (Freud) ou des archétypes (Jung), des ambivalences des sentiments (Diel). L’ethnologie tentera de retrouver à travers eux les structures de l’esprit humain (Lévy-Strauss). Les philosophes ne seront pas en reste qui voudront expliquer les mythes en y lisant leurs propres supposés ; ainsi de Nietzsche qui, appliquant aux mythes grecs les idées de Schopenhauer (Le monde comme volonté et représentation), y mettra en évidence l’opposition fondamentale pour lui de l’apollinien et du dionysiaque , et de Luc Ferry qui à la suite de Jean-Pierre Vernant, voit toute la mythologie grecque comme une éthique illustrant la position stoïcienne selon laquelle le cosmos est ordonné et que toute la préoccupation humaine devrait être de trouver sa place dans cet ordre et de s’y maintenir, le plus grand péché étant de céder à l’hybris, la démesure.

Chacun a pu trouver son compte dans les mythes, comme l’a fait pertinemment remarquer Gaston Bachelard :

« Le domaine des mythes s’ouvre aux enquêtes les plus diverses, et les esprits les plus différents, les doctrines les plus opposées ont apporté des interprétations qui eurent chacune leur heure de validité. Il semble ainsi que le mythe puisse donner raison à toute philosophie. Êtes-vous historien rationaliste ? Vous trouverez dans le mythe le récit encombré des dynasties célèbres. N’y a-t-il pas, dans les mythes, des rois et des royaumes ? Pour un peu on daterait les différents travaux d’Hercule, on tracerait l’itinéraire des Argonautes. Êtes-vous linguiste ? Les mots disent tout, les légendes se forment autour d’une locution. Un mot déformé, voilà un dieu de plus. L’Olympe est une grammaire qui règle les fonctions des dieux. (…) Êtes-vous sociologue? Alors dans le mythe apparaît un milieu social, un milieu moitié réel moitié idéalisé, un milieu primitif où le chef est, tout de suite, un dieu.

Et toutes ces interprétations, qu’on pourrait étudier tout le long d’une histoire, se raniment sans cesse. Il semble qu’une doctrine des mythes ne puisse rien éliminer de ce qui fut, un temps durant, un thème d’explication. »

Alors n’est-ce pas une erreur que de vouloir expliciter les métaphores anciennes selon une logique toute contemporaine à l’exégèse et de se persuader que celles-ci peuvent ouvrir les portes du passé ?

Quoiqu’il en soit, les mythes sont aussi partie intégrante de l’actualité, pour deux raisons au moins semble-t-il. D’abord, parce que ce début du troisième millénaire manifeste un remarquable déplacement des mots « mythe » et « mythologie » du champ du savoir académique vers celui de ce qu’un Voltaire aurait impitoyablement taxé de superstition. Selon  l’anthropologue québécois John Leavitt  :

« Avec le retrait de la marée structuraliste, et sans doute avec une série de transformations sociales et idéologiques en Occident, on voit aujourd’hui un étrange double mouvement : d’une part, dans les sciences humaines, la notion même de mythe semble relativement peu utilisée ; d’autre part, dans les sociétés occidentales la recherche de nouvelles idéologies en réponse aux idéologies dominantes insatisfaisantes, mène à la création d’innombrables sous-cultures et de quêtes personnelles qui valorisent massivement la notion de mythe. Les livres sur les mythes sont plus nombreux sur les rayons Spiritualité et Nouvel Âge que sur le rayon Anthropologie. »

Ensuite, parce que l’époque contemporaine vit justement une situation inédite : celle d’une immersion quasi-permanente — à tout le moins d’une immersion possible en permanence — dans la fiction, le virtuel et le mythique. Il suffit de voir que les spectacles à grande audience, notamment cinématographiques, trouvent dans les diverses mythologies archaïques et antiques ou plus modernes, une source considérable de scénarii tout faits.

Omniprésence des mythes donc. Une bonne raison de se poser la question de savoir ce que recouvre exactement le mot  « mythe ».

Plus particulièrement, la décision de revenir aux mythes nous est venue de la lecture du livre de Denis de Rougemont Les Mythes de l’Amour. S’agissant d’un livre portant un tel titre, on devrait s’attendre, dès le début à voir clairement définis au moins les deux termes « mythe » et « amour ». Et qu’à partir de là soient justifiées les allégations lyriques à l’emporte-pièce telles que « Toute idée de l’homme est une idée de l’amour », « L’amour est l’initiateur de tout ce qui existe » ou encore « Descartes ayant bien séparé le corps et l’esprit, ne sait plus comment les relier : éclipse de l’âme », « Le langage de l’âme n’est autre que le Mythe ». Mais que signifient ces affirmations et, d’abord, aussi, qu’est-ce que « l’âme » ?

Rougemont consacre une trentaine de pages à introduire son sujet. On n’y trouve aucune définition du mythe. L’amour n’y est jamais vraiment défini, mais après quelques pages, un long bas-de-page énumère tous les mots grecs destinés à désigner les différentes nuances de l’amour (éros  (l’amour physique), philia (amitié, lien social), eunïoa (le dévouement), agapé (l’amour spirituel, l’amour de la vérité, de l’humanité), storgé  (l’amour familial, la tendresse), pathos (l’amour de désir), charis (l’amour de reconnaissance et de complaisance), mania (la passion déchaînée, la folie), etc.). On apprend qu’il est caractéristique de l’Occident, que toutes les formes humaines de l’attrait soient comprises sous un vocable unique, désignant un « mouvement créateur de l’être ». Pourquoi l’amour est-il un tel mouvement ? De même, après avoir évoqué tant et plus « l’âme », Rougemont se demande, après 25 pages, « Mais qu’est-ce que l’âme ? », pour en donner plus bas une définition totalement incompréhensible qui, en plus de se voir remplacer plus loin par d’autres définitions, ne correspond absolument pas à l’usage qu’il en a fait précédemment !

Sans nous prononcer sur les idées avancées dans la suite du livre, du moins dans sa première partie qui introduit une méthode qualifiée de « mythanalyse » – nous y reviendrons -, il se trouve que, grâce à la théorie psychologique rationnelle développée dans L’Ethique, nous sommes en mesure  d’éclairer le flou conceptuel de tous les termes utilisés par Rougemont, dont  celui du mot mythe, ce qui était déjà fait, au moins en partie, dans notre article précité.

Mais que disent du mythe les auteurs spécialisés ? Alors là, surprise : il apparaît qu’il n’existe aucune définition consensuelle de ce terme…

Jean-Pierre Vandeuren

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